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samedi 14 octobre 2017

La Reconstruction à Lisieux : une architecture mal aimée

Sortie ruinée de la guerre, Lisieux renaît de ses cendres à partir de l’année 1948. Encore aujourd’hui, la ville reconstruite ne cesse de susciter l’incompréhension ou la moue de ses habitants. Pourquoi a-t-on rebâti ainsi ? Quels sont les principes que les architectes et urbanistes ont appliqués ? 

Pour le savoir, j’ai assisté le 13 octobre 2017 à la conférence de Patrice Gourbin sur « L’architecture et l’urbanisme de la reconstruction à Lisieux ». Ce professeur à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Normandie connaissait bien le sujet.

Des Suédoises, des Finlandaises et des Américaines  


Construit entre la rue d'Orival et la rue Fournet, le quartier des Quatre-Sonnettes obéit à des principes urbains originaux
  Comme un pied de nez, Patrice Gourbin commença par parler d'une indéniable réussite de la Reconstruction lexovienne : le méconnu quartier des Quatre-Sonnettes. Cette cité-jardin, constituée de maisons sans étage et sans prétention, se distingue d'abord par sa quiétude. C'est un îlot de tranquillité dans la ville. Le quartier surprend aussi par son urbanisme révolutionnaire : les maisons sont en retrait de la rue, derrière une pelouse dépourvue de clôture. D'où une impression d'ouverture.

Le quartier des Quatre-Sonnettes est l’un des premiers secteurs construits après-guerre. Au sens strict, nous ne pouvons pas l'intégrer dans la Reconstruction puisque la zone n’était pas urbanisée avant. 

À la même époque s’élevaient des baraquements provisoires pour accueillir les sinistrés, les ouvriers et les cadres de la Reconstruction. Parmi ces maisons éphémères, les Lexoviens connaissent bien les Suédoises offertes par la Suède, et finalement conservées jusqu’à nos jours. Le conférencier évoqua des exemples moins connus comme les Finlandaises et les Américaines. Ces dernières, installées sur le plateau Saint-Jacques (secteur actuel des dépendances de l’hôpital), se montaient en 2 jours seulement ! Il suffisait de deux hommes simplement armés de clous et de marteaux. 


Et si on repartait de zéro ?

Avant de commencer les premiers travaux, l’État attend un plan d’urbanisme. Plusieurs propositions lui furent soumises. Certaines remodelaient complètement la ville. Car, dans l’esprit de certains architectes ou conseillers municipaux, Lisieux était tellement en ruines qu’elle offrait l’occasion d’un réaménagement intégral, quitte à détruire des secteurs épargnés par le désastre des bombardements. Nouvelle trame de rue, repositionnement des zones industrielles ou des bâtiments administratifs, ces plans allaient rendre la ville totalement méconnaissable.

Le premier plan tracé par Robert Camelot, l’architecte en chef et l’urbaniste de Lisieux, prévoyait par exemple de reconstruire la mairie, jugée trop étroite. Elle devait être réimplantée dans l’axe de la rue des Mathurins, à l’emplacement actuel du Centre des Finances publiques.

Mais le temps pressait et l’argent manquait. On vit moins grand et on abandonna certaines idées tracées sur le papier.


La première reconstruction

Dès 1948-1949, les premiers immeubles de la Reconstruction s’élèvent en centre-ville ou sur les boulevards. Finies les maisons à pan de bois. Les Lexoviens voient s’édifier à leur stupeur une ville radicalement différente : des bâtiments en béton, en brique et des toits en ardoise. Lisieux a changé de couleurs. Le parcellaire est aussi modifié. Seul le tracé des rues reste de l’ancienne ville.

Un immeuble rue du Carmel. Notez sa bichromie. Plus on on monte, plus les lits de briques supplantent les assises de pierre. Cliquez sur l'image pour l'agrandir.


En dépit de leurs protestations, l’association de sinistrés, à qui est confiée la maîtrise d’ouvrage, doit suivre le cadre fixé par le ministère de la Reconstruction. Obsédé par la planification, l’État entend faire respecter un urbanisme et une architecture cohérents à l’échelle de la ville.


Du vraiment moderne : le tournant de 1950

Cette cohérence échoue, car, en plein chantier, Robert Camelot, l’architecte en chef, revoit sa copie. Inspiré par Le Corbusier, il envisage désormais pour Lisieux un urbanisme plus ouvert. Et encore plus déstabilisant pour les Lexoviens... Concrètement, il s’agit d’en finir avec ces rues (comme la rue au Char) bordées d’une succession d’immeubles mitoyens. Dans son idéal, Camelot imagine des barres d'habitation au milieu de vastes espaces verts ou de parkings. Encore une fois, ce projet sera amendé sans renoncer totalement au nouvel esprit.

En se promenant dans la ville, on repère assez bien la différence entre ces deux phases de la Reconstruction. 
L'avenue Victor-Hugo, côté nord, un témoin de la première Reconstruction au vu de ses façades continues. Cliquez sur l'image pour l'agrandir.

Immeuble boulevard Pasteur, œuvre de la 2e période de reconstruction. L'immeuble est isolé au milieu d'un espace vert et d'un parking. Il est disposé en épi par rapport au boulevard. Son pied est entouré d'une "galette" de commerces. Cliquez sur l'image pour l'agrandir.


Une Reconstruction ratée ?

D’un point de vue esthétique, je ne suis pas séduit par les choix architecturaux à Lisieux, en comparaison d’autres villes sinistrées comme Caen, Falaise ou Évreux. Cependant, à force de marcher dans ses rues, je me rends compte que la Reconstruction n’est pas si inintéressante. Je remarque les détails qui rendent unique chaque immeuble : la forme des fenêtres et des toits, le choix et la disposition des matériaux, l’incorporation de blocs plus ouvragés... Je m’amuse à différencier les bâtiments de la première et de la seconde Reconstruction. Une fois décapées de leur couche de pollution, les façades associant briques et pierres ne me semblent pas si laides. Faut-il prendre le temps de regarder les choses pour les apprécier ? 

Une façade de l'avenue Victor Hugo apparemment banale. Et pourtant, regardez les lignes sinusoïdales du garde-corps, les fenêtres aux curieuses divisions, les frontons inversés sous le garde-corps, les trous de briques sous la corniche...  Cliquez sur l'image pour l'agrandir.  

vendredi 9 décembre 2016

Henry Chéron vous accueille




Lors de l’inauguration de l’hôpital moderne en 1971, le député-maire de Lisieux Robert Bisson prononce un discours dans lequel il ironise sur la dernière volonté de son prédécesseur : « M. Henry Chéron avait dédié son cœur à l’hôpital. Et l’urne qui le contient est insérée dans la colonne qui soutient son buste… Je dois dire que personnellement, je n’ai pas pris de telles dispositions testamentaires ». On imagine les sourires dans le public.

Voyons justement ce buste et cette colonne. Franchissez l’entrée principale du centre hospitalier. Immédiatement sur votre gauche, un visage barbu, perché à plus de deux mètres, vous accueille. Vous ne l’aviez pas remarqué ? Moi aussi jusqu'à peu. Depuis 1936, l’année de la mort d’Henry Chéron, le monument trône pourtant. Tournez autour. À l’arrière du support en granit, une plaque indique : « ici sur son désir repose le cœur d’Henry Chéron ». À la suite de Robert Bisson, on peut trouver bizarre de se faire ériger une statue et d’y placer son organe le plus précieux. Ça me rappelle les rois de France qui, en prévision de leur mort, accordaient les parties de leur corps à différentes églises. L’abbaye Saint-Denis recueillait généralement la dépouille, tel couvent recevait le cœur, telle église les entrailles. 

Toutefois, dans le buste de l’hôpital, mon plus grand étonnement touche au portrait du défunt. J’ai l’impression que le sculpteur François Cogné (1876-1952) a représenté le maire de Lisieux en consul de la Rome antique. Une toge cache une poitrine largement dénudée. Je ne sais pas de qui vient cette idée anachronique, du sculpteur ou d’Henry Chéron lui-même, juste avant sa mort. En tout cas, elle donne une image un peu pompeuse de l’ancien premier magistrat.
Henry Chéron, premier consul de Lisieux ? Cliquez sur l’image pour l’agrandir

Moins surprenant est le choix de l’emplacement du monument commémoratif. Le buste en bronze regarde vers l’hôpital. Entre 1902 et 1905, Henry Chéron l’a reconstruit et étendu. Bien sûr, il ne s’agit pas de l’imposant bâtiment actuel, mais du précédent. En 1908, sur proposition de la commission administrative hospitalière, le conseil municipal valide le nouveau nom de l’établissement : « hôpital Henry Chéron ». Ironie de l’histoire, dans les années 1990, le centre hospitalier moderne est baptisé en l’honneur de Robert Bisson, l’homme qui se moquait des dispositions testamentaires d’Henry Chéron.

dimanche 5 juin 2016

Témoignage sur Lisieux pendant la Première Guerre mondiale

Jean Gaument, professeur au lycée Gambier, a tenu un journal de guerre de 1914 à 1918. Ce manuscrit, actuellement analysé par des lycéens normands, est une source inédite et rare sur Lisieux.


Portrait de Jean Gaument par Marie Ritleng (vers 1920). Cliquez sur l'image pour l'agrandir

Le vendredi 20 mai, Nathalie Verstraete, professeur d’histoire-géographie à Pont-Audemer, présentait devant la Société historique de Lisieux le travail qu’elle conduit depuis deux ans avec sa classe sur le journal de Jean Gaument. Le manuscrit, déposé à la Bibliothèque municipale de Rouen, a été proposé à différents lycées pour être transcrit puis analysé. Un projet pédagogique à mes yeux méritoire. D’un côté, la bibliothèque met en valeur un élément de son fonds patrimonial, qui aurait pu dormir éternellement dans leur réserve ; de l’autre, des adolescents s’initient à la recherche historique en décryptant les écrits d’un contemporain de la Première Guerre mondiale.


Les Lexoviens tirent profit de ce partenariat puisque Jean Gaument (1879-1931), en tant que professeur de français au lycée Gambier, parle beaucoup de Lisieux. De santé fragile et donc réformé, cet homme vit toute la Grande Guerre à l’arrière. De 1914 à 1916, date de son départ pour Elbeuf, il couche sur papier ses impressions sur le conflit, mais aussi sur les Lexoviens.

Selon ses mots, Lisieux est « une petite ville proche et loin du front à la fois ». Même si les combats font rage à plus de 150 km, la population lexovienne n’échappe pas à leurs ravages. De sa fenêtre, Jean Gaument voit arriver des trains de blessés qui seront répartis vers les hôpitaux de la Côte fleurie ou installé à Lisieux même. Un hôpital militaire s’installe en effet dans les locaux de la communauté de la Providence, rue du docteur Degrenne. Tous les matins, le régiment d’infanterie du 119e sort de la caserne Delaunay et descend au pas la rue Henry-Chéron. En plus des blessés qui reviennent du front et des soldats qui vont bientôt y partir, Lisieux accueille des réfugiés. Notamment des Belges fuyant leur pays envahi par l’armée du Reich. La femme de Jean Gaument se dévoue pour ces malheureux. Engagée dans la Croix rouge, elle frappe ou sonne aux portes des Lexoviens afin de recueillir leurs dons de vêtements.

Le journal de guerre de Jean Gaument, présenté de manière interactive grâce au logiciel DocExplore. A gauche, le feuillet, à droite la transcription. Cliquez sur l'image pour l'agrandir
Pendant ce temps, Jean Gaument s’interroge, tiraillé entre son pacifisme et son patriotisme, soulagé d’échapper à la boucherie des tranchées, mais mal à aise sous le regard suspicieux des Lexoviens. Pourquoi cet homme de 35 ans ne combat-il pas sur le front ? Alors, dès la sortie du lycée, l’embusqué Gaument presse le pas pour se réfugier chez lui où il livre ses pensées sur des feuillets. Il y fustige l’incorrection des soldats stationnés dans la ville — certains déambulent ivres le soir. Il relève les non-dits et les discours faussement optimistes de la propagande officielle. Ses voisins le dégoûtent, parce qu’ils se plaignent de manquer de charbon alors que la jeunesse de France sacrifie sa vie sur le champ de bataille.

Ce journal critique, Jean Gaument n’envisageait probablement pas de le publier. Pourtant, une fois leur analyse complète par les lycéens normands, les 878 feuillets manuscrits devraient devenir un livre. Cent ans exactement après la rédaction de ses dernières lignes.

lundi 21 mars 2016

La capitale puante au bois sculpté

Outre les morts et les blessés, il est courant de regretter la perte patrimoniale subie par Lisieux après les bombardements de 1944. Dans l'incendie, disparurent la plupart de ses vénérables maisons à colombages. Quelques-uns n'y ont toutefois pas vu une mauvaise chose.

Dans les années 1920, les cachets de la poste présentaient Lisieux comme "la capitale du bois sculpté" en référence à ses façades de pans de bois ouvragés. Qui n'a pas vu ces cartes postales anciennes ou ces affiches de la rue aux Fèvres, l'image d'Epinal de la rue médiévale ? Les façades à colombages surplombaient les passants.
Affiche touristique réalisée par Jean-Charles Contel en 1923 (Gallica/BNF)

Certains goûtaient assez peu ce pittoresque, comme ce guide publié en 1835 et pourtant nommé La France Pittoresque :
[Hormis la rue principale], les autres rues sont étroites ou tortueuses, formées de maisons hautes, la plupart bâties en bois, vieilles et tristes.

Mais la critique la plus virulente provient peut-être d'un Lexovien, Georges Duval, l'architecte de Hauteville :

[Avant-guerre], capitale du bois sculpté, Lisieux vit sur sa réputation de ville d'art que beaucoup visitent et admirent sans en soupçonner la misère. Je me souviens des réactions d'Octave Mirbeau : "je n'aime plus les vieilles villes, ni les vieux quartiers puants des vieilles villes, ni les vieilles ruelles obscures qui dégringolent les unes dans les autres, ni les vieux pignons gothiques où s'exerce l'érudition hebdomadaire des sociétés d'art départementales qui, le dimanche, s'en vont grattant et regrattant les portes jadis sculptées". C'était cela Lisieux et je me souviens du spectacle puant et désolant de ses rues - la rue Pont-Mortain notamment - au moment du curage des cours d'eau en automne (Georges Duval, "Cinquante ans d'urbanisme et d'architecture 1930-1980", Art de Basse-Normandie, n°89-90-91, 1984).
Vieilles maisons à Lisieux  (Revue du Touring-Club de France - 1924)
On se doute qu'un architecte moderne comme Georges Duval puisse difficilement apprécier le cachet médiéval de sa ville de naissance et finalement se féliciter que ce fatras ait disparu. Au-delà de son parti-pris, son témoignage a le mérite de donner une image plus réelle et moins touristique de la Lisieux avant-guerre. Deux cours d'eau traversaient en effet le centre-ville : le canal de la ville et le ruisseau des tanneurs étaient considérés comme des égouts à ciel ouvert. La Reconstruction les a éliminés.

Prolongeons la réflexion. Si les touristes et les amateurs d'art pouvaient se délecter des sculptures des façades, qu'en était-il des habitants ? Les maisons devaient être sombres et peu confortables.

Pire, au XIXe siècle, quand des épidémies de choléra ou de typhoïde tuaient par centaines, ces quartiers anciens étaient probablement pointés du doigt par les autorités municipales comme des îlots d'insalubrité. Ils ont lu ou entendu les hygiénistes de l'époque qui prônaient l'élargissement des rues afin que l'air y circula davantage et que la lumière y parvint. Ils considéraient que des eaux presque stagnantes comme celles du canal de la ville et du ruisseau des tanneurs entretenaient un air vicié qui favorisait le développement des miasmes à la source des maladies. A leurs yeux, les rues "médiévales" de Lisieux ne sont pas saines. A contrario de la flatteuse image touristique, la capitale du bois sculpté était-elle aussi une ville mortifère ?

dimanche 10 janvier 2016

Thérèse Martin à la TV

Le 4 janvier 2016, France 3 diffusait un documentaire sur la plus célèbre Lexovienne au monde : l'autre Thérèse. La sainte avait-elle une face cachée ?


Il fallait être motivé pour regarder ce documentaire de 52 mn : sa diffusion à 23h30 pouvait en décourager plus d'un, moi le premier, mais heureusement la télévision de rattrapage nous permet aujourd'hui d'échapper à la tyrannie horaire des chaînes de télévision. Vive Pluzz !

Le réalisateur Noël Alpi nous invitait à découvrir l'autre Thérèse, autrement dit une Thérèse différente de celle qui est habituellement décrite. Au final, le portrait dessiné par le documentaire s'est révélé plutôt convenu. Comme les différents intervenants l'ont mis en relief, Thérèse Martin (1873-1897) n'est pas une sainte ordinaire au regard de sa vie très tranquille. Entrée dès l'âge de 15 ans au Carmel de Lisieux, elle resta le restant de sa vie cloîtrée derrière les murs de ce couvent. Celle qui choisit comme nom "Thérèse de l'Enfant Jésus et de la Sainte-Face" n'a pas fait d'actions merveilleuses qui ont interpellé ses contemporains ; elle n'a pas vu la Vierge comme Bernadette Soubirous. A sa mort, « personne n’aurait jamais pensé qu’elle fut une sainte et qu’elle aurait des vertus héroïques » jugeait Alessandro Verde, le théologien chargé d'argumenter contre sa canonisation.

Sauf que sa sœur Pauline, elle-aussi carmélite de Lisieux, a poussé Thérèse à écrire. Outre ses souvenirs d'enfance, elle a alors couché sur papier sa manière de ressentir sa foi et de la pratiquer. C'est par la plume que Thérèse traça son destin post-mortem. Car peu après le décès de sa sœur benjamine à l'âge de 24 ans, Pauline recueillit les manuscrits, les mit en forme, puis les publia. Une question me vient : Thérèse savait-elle que ses écrits seraient publiés ? Sinon, l'aurait-elle accepté ? Le documentaire n'y répond pas mais il montre par contre le zèle de Pauline et "l'activisme du Carmel" pour diffuser Histoire d'une âme (titre posthume) à un large public. Les lecteurs chrétiens furent séduits par la simplicité du discours, par l'humilité de l'auteur, par sa vision de la foi si bien que l'autobiographie devint un best-seller mondial en une dizaine d'années. Consécration de ce succès littéraire, en 1925, le pape Pie XI canonisa la Lexovienne en qui il voyait "l'étoile de son pontificat".


Donc, pas de surprise dans ce documentaire mais il n'en reste pas moins un travail de bonne qualité. Sobre, il ne verse pas dans la drame afin de nous tirer les larmes des yeux. De multiples spécialistes, notamment des historiens, sont invités à éclairer par leurs commentaires la vie, l’œuvre de Thérèse et le contexte de l'époque. A intervalle régulier, deux jeunes comédiennes lisent des passages de l'Histoire d'une âme. Des carmélites du Havre sont même interviewées (apparemment celles de Lisieux n'ont pas voulu ou pu communiquer). Enfin, cela fait toujours plaisir de voir quelques images de Lisieux à la télévision. 




vendredi 4 décembre 2015

Lisieux, une ville qui se meurt ?


Pour évaluer le dynamisme d'une ville, l'un des indicateurs les plus faciles est de suivre son évolution démographique. En 1793, Lisieux comptait 10 118 habitants. Selon le dernier recensement (en 2012), les Lexoviens sont aujourd'hui deux fois plus nombreux (21170 habitants). Ce doublement masque une évolution chaotique et un déclassement de la ville.

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Pour une fois dans ce blog, parlons chiffres. Nous allons suivre l'évolution démographique de Lisieux sur plus de deux cents ans, en nous appuyant sur Des villages de Cassini aux communes d'aujourd'hui. Ce site indique la population de toutes les communes de France du premier recensement (en 1793) à nos jours. Quand Lisieux a-t-elle compté le plus d'habitants ? A quel rang se situe-elle par rapport aux autres villes de Normandie ?

Un déclassement relatif

En 1793, Lisieux, avec ses 10 000 habitants environ, est la 8e ville de Normandie, loin derrière Caen et surtout Rouen. Aujourd'hui elle est descendue au 14e rang. En somme, bien que la ville ait doublé sa population, elle a subi un déclassement. 

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On pourrait se lamenter de ce recul hiérarchique mais, à y regarder de plus près, il n'est pas si inquiétant. Comment Lisieux pouvait résister face aux villes-champignons de la banlieue rouennaise (Sotteville-les-Rouen, Saint-Etienne-du-Rouvray, Le Grand-Quevilly, Le Petit-Quevilly) ? Elles ont accueilli l'excédent démographique et économique de Rouen, corsetée dans ses limites communales.

Depuis 1975, Lisieux se bat avec Hérouville-Saint-Clair pour la place honorifique de seconde ville du Calvados. Au dernier recensement, avantage Hérouville-Saint-Clair. Là encore, on a affaire à une ville qui a tiré sa formidable croissance d'une situation heureuse, aux portes d'une grande ville. Hérouville ne comptait que 1800 habitants en 1962, avant que l'Etat n'en fasse une ZUP (Zone à urbaniser en priorité) pour Caen, trop à l'étroit.

Si on exclut ces ville récentes, Lisieux a presque conservé son rang parmi les villes anciennes. Seuls Evreux, Cherbourg et Vernon lui ont damé le pion depuis la Révolution. Mieux, par comparaison aux autres villes du département, l'évolution lexovienne n'apparait pas si déplorable. Avec leurs 10000 habitants environ en 1793, Bayeux et Honfleur rivalisaient avec Lisieux ; aujourd'hui elles sont loin derrière. Enfin, comme le destin de Lisieux semble enviable à celui de Falaise. Cinquième ville de Normandie à la Révolution, la ville de naissance de Guillaume le Conquérant s'est vidé de sa population (- 40%) ; elle avoisine la 50e place aujourd'hui.

Des hauts, des bas et des plats.

Source : Wikipedia. Cliquez sur l'image pour l'agrandir
L'évolution démographique de Lisieux sur les 220 dernières années ressemble au profil d'une étape montagnarde du Tour de France : irrégulière, jusqu'au grand col final. Globalement on a gagné en altitude mais on a connu quelques descentes et de longs secteurs de plat.

De 1793 à 1831, la population stagne grosso modo. Le décollage intervient sur la période 1830-1860 (de 10000 à 13000 habitants) mais cale au recensement de 1866. Puis le dénombrement suivant montre une soudaine explosion (+ 5500 habitants soit 18341 habitants en 1871). Comme si la moitié de la population de Bernay s'installait à Lisieux en l'espace de cinq ans ! J'ai longtemps cru que cette forte poussée urbaine s'expliquait par le développement industriel de la ville. De grandes usines textiles prospèrent en effet à cette époque. Sans mettre de côté ce facteur, je vois une deuxième explication : l'absorption d'une partie de la commune voisine de Saint-Désir. Absorption que je déduis de l'évolution démographique du village : Saint-Désir perd soudainement 1500 habitants entre 1866 et 1871 au moment où Lisieux en gagne brusquement. 

L'embellie démographique se casse en 1881 : Lisieux revient à 16000 habitants. La ville entre dans une longue phase de stagnation. Elle présente toujours 16000 habitants en 1936. En détruisant à 75 % la ville, la Seconde Guerre mondiale provoque un affaissement démographique (12 700 habitants en 1946). Mais, au fur et à mesure de la Reconstruction, Lisieux retrouve son niveau d'avant-guerre. Mieux, elle affiche une croissance spectaculaire et inédite à tel point qu'elle culmine à 25521 habitants en 1975, certainement le plus haut chiffre de son histoire. En moins de trente ans, la ville a doublé sa population. Bien sûr, la fondation de la ZUP d'Hauteville explique ce pic mais n'oublions pas, au préalable, l'absorption en 1960 de la commune de Saint-Jacques de Lisieux. Décidément Lisieux aime croître en croquant partiellement ou entièrement ses voisines. Sur les deux siècles, l'évolution démographique lexovienne est donc en partie artificielle.

Depuis le record de 1975, la population lexovienne décline. On constate la même évolution dans presque toutes les grandes et moyennes villes de Normandie. Même Hérouville-Saint-Clair la subit depuis 1990. Les Normands préfèrent habiter en banlieue ou dans les campagnes péri-urbaines. La baisse est tout de même inquiétante à Lisieux car elle est forte (-17 % depuis 1975) et n'est pas compensée par une croissance des communes limitrophes (Saint-Désir, Beuvillers, Saint-Martin de la Lieue). Bref, l'agglomération de Lisieux s'affaiblit.

dimanche 24 mai 2015

La colline des Apprentis d'Auteuil : que s'y trouvait-il ?

Les bâtiments des Apprentis d'Auteuil sont, avec la basilique, un des points dominants de la ville. En dépit de leur visibilité, ils restent méconnus des Lexoviens. Une visite organisée le 23 mai 2015 par Pays d'Art et d'Histoire m'a permis d'apprendre leur passé.

Début de la visite. De la colline, on jouit d'un panorama sur toute la ville.

Les Lexoviens l'appellent la Colline ; les plus âgés la désignent comme le Refuge. Un nom qui rappelle l'ancienne vocation du site : à partir de 1879, des religieuses de la communauté Notre-Dame de la Miséricorde s'y consacraient à "recueillir et [...] ramener à la vertu les jeunes filles de mauvaise conduite" (Armand Marie-Cardine, Guide des étrangers à Lisieux et dans ses environs, vers 1882). Autrement dit, s'y réfugiaient, plus ou moins contraintes, les anciennes prostituées ou les mères célibataires. Avec l'évolution des mœurs, l'établissement a élargi son public aux femmes en difficulté.

Une inscription qui rappelle l'ancienne fonction du bâtiment

Ces explications viennent de Cordula Girault, guide-conférencière de Pays d'Art et d'Histoire, venue nous présenter la colline des Apprentis d'Auteuil, en ce samedi 23 mai. Au cours de ses recherches préparatoires à la visite, elle a constaté l'absence d'études historique ou architecturale sur le site. Heureusement, elle a pu retrouver une ancienne pensionnaire pour lui expliquer la vie au Refuge. Arrivée en 1943, ce témoin exceptionnel y a vécu jusqu'au départ des soeurs en 1988. Soit 45 ans de vie, d'abord comme adolescente puis comme enseignante. Son principal souvenir est attaché à 1944, lorsque les bâtiments ont alors presque entièrement disparu sous les bombes des avions alliés. La plupart des occupantes ont eu la vie sauve en se réfugiant en haut de la colline.

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Groupe de maisons qui ont survécu aux bombardements en 1944 (aujourd'hui, secteur du musée d'Art et d'Histoire). Au dessus, on aperçoit les ruines du Refuge : deux pans de murs, le mur d'enceinte et un bâtiment à droite (collection Médiathèque de Lisieux).
Les bâtiments actuels datent principalement de la Reconstruction. Les pensionnaires (120 en 1944) se consacraient à des travaux de couture et de broderie. Elles confectionnaient aussi des matelas. Les dernières sœurs, trop peu nombreuses, ont quitté les lieux en 1988. La propriété est achetée par la fondation des Orphelins et Apprentis d'Auteuil, poursuivant ainsi la vocation socio-éducative du Refuge. Le directeur de l'établissement lexovien (Thierry Campos ?) a profité de la visite pour expliquer l'histoire et le rôle de la fondation Apprentis d'Auteuil. C'est une œuvre d'Eglise, créée en 1871 par l'abbé Roussel, à Auteuil, XVIe arrondissement de Paris. Sa mission première était de former les orphelins et de leur apprendre un métier mais les orphelins ne constituent plus qu'une minorité des jeunes accueillis (10% à Lisieux).

Les vitraux chatoient à l'intérieur de la chapelle, une construction de l'architecte de la ville, Georges Duval en 1960.

Les bâtiments des Apprentis d'Auteuil. Au premier plan, une statue de la Vierge qui a survécu au bombardements (elle occupait un clocheton du Refuge). Au fond, la chapelle.
 Pour appuyer sa visite, notre guide Cordula Girault s'est aussi adjointe Danièle, sœur de la Providence. Car une partie de la colline appartenait aux sœurs de la Providence, une congrégation chargée de l'éducation des filles. Leur établissement principal se trouvait rue du Docteur Degrenne, au niveau de la Sécurité Sociale avant que les bombardements de 1944 ne détruisent tout. 20 sœurs restèrent sous les décombres. La congrégation vit aujourd'hui chemin de Rocques, sur le site de l'ancienne clinique des Buissonnets.
Les sœurs de la Providence à l'ombre des pommiers de la ferme de Bon Ange. Cette ferme se trouvait sur la colline
Dans l'ancien cimetière de la Providence, soeur Danièle nous explique qu'au XIXe siècle, le supérieur de la congrégation de la Providence était Jean-Baptiste Frémont, l'abbé qui a donné son nom à la fameuse institution lexovienne. Notre guide improvisée ironise sur cette époque où les femmes étaient considérées incapables de se diriger d'où la nomination d'un supérieur. Frémont, homme austère et de caractère, dirigea pendant 42 ans la communauté. Si sœur Emmanuel le considère comme "extraordinaire", elle n'hésite pas à pointer les erreurs du personnage : réorientation des missions de la congrégation, vie plus contraignante pour les sœurs. La page historique du site de la communauté ne masque pas ces ambiguïtés. L'abbé Frémont repose dans la petite chapelle funéraire vers le haut de la colline.

Cet enclos, dominé par un calvaire et une chapelle, correspond à l'ancien cimetière des sœurs de la Providence. L'abbé Frémont repose dans l'édifice.

Cette visite a une nouvelle fois souligné l'importance des communautés religieuses dans l'histoire de Lisieux, et ce avant la mort de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus.