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dimanche 14 janvier 2018

Ma visite aérienne de la cathédrale Saint-Pierre

Quand j’ai appris qu’une visite était organisée dans les parties hautes de la cathédrale, j’ai demandé tout de suite à y participer. En général, ces parties du monument sont inaccessibles au public à cause des mauvaises conditions de sécurité. Voici quelques images de cette sortie. Angle et point de vue inédits garantis. 

Le 19 décembre 2017, Francis Dugardin, président des Amis de la cathédrale, guide donc le petit groupe de chanceux dont je fais partie. Nous sommes notamment montés dans les deux tours de la façade et au niveau des combles.

Un beffroi constitué de puissantes poutres en bois prend place à l’intérieur de la tour sud (celle qui possède une flèche). Autrefois, cette charpente portait les cloches de la cathédrale et « amortissait » leurs vibrations (cliquez sur l’image pour l’agrandir).  

Du « balcon » au premier étage, nous dominons la place François Mitterrand et l’ancien palais épiscopal (cliquez sur l’image pour l’agrandir).

Bienvenue sous le toit de la nef. La cathédrale conserve en grande partie sa charpente d’origine. Grâce à une méthode scientifique (la dendrochronologie), nous savons que la plupart des bois au-dessus de la nef appartiennent à des arbres abattus durant l’hiver 1182-1183. Donc, voici une charpente du XIIe siècle ! Au sol, on aperçoit la courbe des voûtes d’ogives (cliquez sur l’image pour l’agrandir).

À la Révolution, la cathédrale a perdu ses cloches, réquisitionnées pour être fondues et servir à des usages plus profanes (la guerre). Au XIXe siècle, cette grosse cloche a été montée dans la tour nord pour compenser les pertes. Ma crainte : qu’une heure se mette soudain à sonner (cliquez sur l’image pour l’agrandir).

On ne s’en rend pas toujours compte au niveau du sol, mais, au premier étage, une coursive fait le tour du chœur (cliquez sur l’image pour l’agrandir). C’est étroit, mais on passe si on n’est pas large d’épaules. Bonne nouvelle : je suis passé.

De la coursive, à mi-hauteur du bâtiment, la perspective est magnifique. Je resterai bien là mais ma présence en hauteur risque d'étonner les visiteurs au sol. Avec mon appareil-photo entre les mains, je ne passerais pas pour la statue d'un saint (cliquez sur l’image pour l’agrandir). 

Une béquille soutient une poutre du toit (une panne) en mauvaise posture. À certains endroits, la vieille charpente plie parfois. Vous êtes perdus ? Nous sommes dans les combles au-dessus du déambulatoire (cliquez sur l’image pour l’agrandir).   

De l’orgue, la vue sur toute la longueur du bâtiment est saisissante. Je regrette qu’au XIXe ou XXe siècle, un architecte ait bouché les fausses tribunes du premier étage. La nef de la cathédrale a perdu de sa beauté, mais cette modification a sûrement limité les courants d’air qui devaient geler les fidèles (cliquez sur l’image pour l’agrandir).

Merci à Francis Dugardin, président de l’association des Amis de la cathédrale, pour sa visite, et à la Société historique de Lisieux pour l’invitation.

vendredi 6 janvier 2017

"Moi, Nicole Oresme, évêque savant"

Nicole Oresme est le plus gâté des évêques de Lisieux : il peut se vanter d’un boulevard à son nom. Petite correction au passage : les plaques de rue le prénomment Nicolas alors qu’il s’appelait en réalité Nicole. C’est un personnage atypique parce qu’il bouscule nos préjugés sur les hommes d’Église au Moyen Âge. Dans cet article, je me propose de prendre sa place et de l’imaginer vous parler. Nous sommes en l'an 1377.

Nicole Oresme au travail. Enluminure du Traité de la sphère et Aristote, Du ciel et du monde, traduction en français par Nicole Oresme (XIVe siècle) BNF/Gallica
« Demain est un grand jour. Le roi Charles V me reçoit, car j’ai enfin terminé la tâche qu’il m’a commandée. Je m’agenouillerai devant lui et lui remettrait solennellement ma traduction et mon commentaire du traité d’Aristote, “Du ciel”. Trois années, penché sur mon lutrin. J’ai l’habitude : c’est la quatrième œuvre du plus grand des philosophes que je traduis.

Mon labeur est salutaire pour le royaume. Chacun pourra s’abreuver à la sagesse grecque grâce à ma traduction en français. La science est surtout transmise dans des livres écrits en latin si bien que seuls les clercs bénéficient du savoir. À travers mes explications et mes schémas, tout homme éduqué pourra saisir la pensée d’Aristote.

Je reconnais que, parfois, je ne suis pas d’accord avec lui. Certaines théories ne me semblent pas tenables. Je m’interroge. Et si, par exemple, la Terre n’était pas immobile au sein de l’univers ? J’ai de belles raisons d’avancer que, chaque jour, elle se meut en tournant sur elle-même.

En remerciement de cette traduction, le roi m’a fait obtenir le siège épiscopal de Lisieux. Une ville que je connais bien puisque je suis né dans le diocèse voisin de Bayeux. Moi évêque ! Mes parents — de si petites gens — n’auraient pas imaginé une telle destinée. Par la grâce de Dieu et par l’enseignement de mes bons maîtres à l’université de Paris, j’ai pu me hisser aussi haut. Maintenant je conseille le roi Charles V. Ce prince est grand en sagesse. Plus sage que son père Jean qui, emporté par son esprit chevaleresque, s’est fait capturer par les Anglais lors de la bataille de Poitiers. C’était il y a vingt ans environ. Le royaume a dû se saigner pour payer la colossale rançon de trois millions d’écus.

Comme les précédents, mon livre rejoindra la bibliothèque royale installée dans une tour du Louvre. Charles V aime beaucoup les livres. Non pas, comme tant d’autres princes, pour leur valeur matérielle (les livres sont en effet chers surtout quand ils sont enluminés, ornés de pierreries et reliés en cuir). Le roi les aime pour leur contenu. Il compte s’appuyer dessus pour prendre de meilleures décisions et espère bien que ses conseillers fassent de même pour mieux l’éclairer. Un aspect me désole toutefois chez mon prince : il prête une oreille trop attentive aux astrologues qui gravitent autour de lui. Comme dans les livres, il croit y trouver de quoi guider ses actions de gouvernement. Je ne me fie pas à leurs prédictions : les mouvements des astres sont si difficiles à calculer. 

Il me plaît de me comparer à sire Bertrand du Guesclin que je côtoie à la cour. Il est lui aussi d’origine modeste, noble toutefois. Il est aujourd’hui connétable de France, c’est lui qui dirige l’armée royale. Il sert Charles par l’épée tandis que je le sers par la plume ».

Nicole Oresme offre sa traduction de l'ouvrage d'Aristote, Du ciel et du monde, au roi Charles V. Manuscrit Français 565 BNF/Gallica.

Débriefing

Nicole Oresme (vers 1320-1382) est une gloire normande de la science. Des sites web osent le présenter comme le « Einstein du XIVe siècle ». Un éloge qui ne cadre pas avec notre cliché du Moyen Âge et des clercs : une société obscurantiste, dominée par une Église adversaire de la science. Oresme fait preuve d’esprit critique à l’égard du savoir antique ou chrétien. Il pose des hypothèses qu’il soumet à l’épreuve de la logique, de l’expérience ou de ses observations. L’Église n’a jamais protesté contre son travail de recherche et ses conclusions.

En astronomie, il envisage une rotation de la Terre sur elle-même sans toutefois l’affirmer. Mesurez combien l’idée est contre-intuitive : si le globe tourne, comment expliquer qu’un ballon lancé à la verticale retombe à vos pieds et non quelques mètres plus loin ? Certains livres ou articles attribuent à l’évêque une théorie plus révolutionnaire : l’héliocentrisme. À l’époque d’Oresme, on imaginait une Terre au centre de l’univers et le soleil tourner autour. Ce vieux schéma géocentrique, à nos yeux dépassé, aurait d’abord été remis en cause par le savant normand. En plaçant le soleil au centre, il serait donc un précurseur de Copernic et de Galilée ! Cependant, à la lecture de son livre « Du ciel et du monde », et de différents articles sur son œuvre, je doute que le Normand soit allé aussi loin.

Outre l’astronomie, Oresme s’intéresse à l’économie. Il est le premier auteur à consacrer un ouvrage à la monnaie. Ses réflexions sont encore lues aujourd’hui, à l’époque d’Internet et de la mondialisation. Je ne citerai pas tous ces travaux, car il touche à tant de savoirs : la théologie bien sûr (il n’était pas évêque pour rien), les mathématiques, la physique, la philosophie et même la musique.

Nous n’avons pas parlé de sa courte activité épiscopale à Lisieux (1377-1382) parce que nous n’en savons presque rien. Oresme a plus marqué la science que la ville.

mardi 20 décembre 2016

Et Lisieux redevient française

Bien avant les Allemands dans les années 1940, Lisieux fut occupée par les Anglais. Et l'occupation dura bien plus longtemps : 32 ans. Au matin du 16 août 1449, une armée française se présente sous les murs de la ville. La libération de Lisieux est en jeu. 
 
Le siège du Mans par les Français en 1448. Extrait du manuscrit Martial d'Auvergne, Vigiles de Charles VII, 1484, BNF
Du haut des remparts, les Anglais aperçoivent l’adversaire. C’est l’armée chargée par le roi Charles VII de la reconquête complète de la Normandie. Elle vient de prendre Verneuil-sur-Avre, Pont-Audemer et Pont-l’Évêque. À sa tête, on trouve un compagnon de Jeanne d’Arc, Jean, comte de Dunois dit le « Bâtard d’Orléans ». À ses côtés, les comtes d’Eu et de Saint-Pol et plusieurs milliers de chevaliers, d’archers et de soldats à pied. Parmi les Anglais, un homme vêtu d’une robe regarde avec inquiétude cette impressionnante troupe. Il s’agit de Thomas Basin. Depuis deux ans, ce Normand est évêque de Lisieux. De son attitude, va dépendre le sort de sa cité épiscopale.

Monté à cheval, Basin sort de la ville pour parlementer avec les capitaines français. Quelques chanoines l’accompagnent. L’évêque de Lisieux demande au Bâtard d’Orléans d’épargner sa ville, inoffensif domaine d’Église, et donc de porter son armée ailleurs. L’argument, faible, ne convainc pas. Le Bâtard d’Orléans tranche : soit Lisieux se rend immédiatement, soit elle subira un assaut. Basin obtient une trêve de quelques heures, le temps d’en discuter avec les habitants de Lisieux.

Revenu en ville, l’évêque convoque en urgence une assemblée des principaux Lexoviens à laquelle se joignent les chefs de la garnison anglaise. Que faut-il faire ? Résister ou se soumettre ? On aurait aimé être une petite souris pour entendre les arguments du débat. Mais les positions de chacun se devinent. D’un côté, Thomas Basin a beau être un fidèle des Anglais, il sent bien que le vent tourne. Depuis vingt ans, les Anglais ne cessent de perdre du terrain. Quant aux habitants, ils attendent sûrement une capitulation qui les préserverait d’un assaut meurtrier et destructeur. Enfin, les chefs anglais sont certainement partagés entre la fidélité à leur roi Henri VI et la peur face à un assiégeant si puissant.

Après avoir écouté les différents avis, Thomas Basin se met au travail. Il rédige un document de plusieurs pages qu’il fait envoyer immédiatement aux capitaines français. Dans ce texte, Lisieux capitule. L’article 1 précise que « toutes personne de présent estant en ladicte ville et cité, de quelque estat, nation ou condition qu’ilz soient, auront leurs corps, vies et biens sauves ». La garnison anglaise et les Français qui leur sont restés fidèles doivent quitter la ville avant trois jours. Les assiégeants français s’engagent à ne pas sanctionner la population ou certains individus et à prendre possession de la cité sans désordre, ni violence. Et comme on n’est jamais aussi bien servi que par soit même, l’évêque de Lisieux ajoute une clause où il se confirme dans sa fonction d’évêque et de comte de Lisieux. Jugeant les conditions acceptables, les capitaines français signent cette convention de capitulation.
La reddition de Lisieux. Un bourgeois accompagné de l'évêque de Lisieux remet les clefs de la ville aux capitaines français. Martial d'Auvergne, Vigiles de Charles VII, 1484, BNF
 
Dès le lendemain, le dimanche 17 août 1449, le pont-levis de la porte de Paris est abaissé : les troupes de Charles VII entrent dans Lisieux. Les capitaines se rendent à la cathédrale pour prier. « Noël, Noël », clame le peuple au passage des chefs et de l’évêque de Lisieux. Noël parce que c’est le cri de réjouissance publique au Moyen Âge. Thomas Basin peut se féliciter de sa négociation. Sa ville et ses habitants sont épargnés ; lui-même conserve son siège épiscopal. Après 32 ans de domination anglaise, Lisieux retourne dans l’obédience française sans heurts, sans règlements de comptes. Durant cette journée festive de libération, les moins satisfaits sont peut-être les soldats français qui défilent. À regarder les belles maisons à pan de bois et les faces réjouies des bourgeois, ils se désolent sûrement d’être privés du pillage qui conclut habituellement la prise d’assaut d’une ville.

mercredi 20 avril 2016

La cathédrale, si gothique !

Contemporaine de Notre-Dame de Paris, Saint-Pierre de Lisieux constitue l'une des premières expériences d'architecture gothique en Normandie.

Je viens de terminer un article de Jean Wirth, historien de l'art, sur la révolution gothique. Dix pages stimulantes quand on l'applique à la cathédrale Saint-Pierre de Lisieux. Si notre ville n'accueille probablement pas le plus bel édifice gothique de Normandie, elle peut se vanter d'avoir l'un des plus anciens. L'architecture gothique naît dans les années 1135-1145 dans le cœur du Bassin parisien puis se diffuse dans les régions voisines. L'évêque de Lisieux Arnoul est séduit par la silhouette que donne le nouveau style et l'applique à sa cathédrale qu'il projette justement de reconstruire. Les travaux commencent à une date incertaine, entre 1150 et 1170.

Transept et chœur de la cathédrale. Pas d'audace architecturale à Lisieux telle que rosaces, voûtes aériennes et baies larges. L'image s'agrandit en cliquant dessus.


mardi 2 février 2016

La tour Saint-Anne est à vendre

Cette mise en vente d'un élément du patrimoine lexovien est l'occasion de revenir sur les fortifications de la ville de Lisieux, construites à la fin du Moyen Âge. Car la tour Sainte-Anne en est le vestige le plus visible.

La tour Sainte-Anne se situe au niveau du rond-point André Carles (combien de Lexoviens savent le nom de ce rond-point ?). Si vous préférez, elle se trouve à quelques pas du commissariat. Pour "raison personnelle", son propriétaire a décidé de vendre ce rare vestige de l'ancienne muraille qui protégeait Lisieux du XVe au XVIIIe siècle. A cette occasion, une journaliste du Pays d'Auge m'a interviewé au téléphone pour que je lui donne quelques informations historiques. L'article est paru le 29 janvier 2016 (en voici une version partielle sans mon intervention qui se trouvait dans un encadré, non reproduit ici).
La tour Sainte-Anne est en pierre ; le dernier étage, ajouté au XVIIe, est en colombages
 J'ai décidé de revenir sur ce fait car l'article comporte plusieurs erreurs dont la responsabilité me revient en partie. Je remets donc les choses au clair et à l'endroit.

Un chantier financé par les Lexoviens, sous l’œil des Anglais


Oui, la fortification remonte au XVe siècle, à l'époque de la guerre de Cent Ans entre Anglais et Français. Lisieux était alors une cité quasiment sans défense. Il y a avait bien un "Fort l'Evêque" mais il ne protégeait que la cathédrale et le manoir épiscopal.

Contrairement à ce que j'ai affirmé dans l'article, le roi d'Angleterre Edouard III n'a pas incendié la ville en 1346. Il l'a évité. Quoi qu'il en soit, la guerre contre l'Angleterre et les conflits internes au royaume rendaient nécessaires la construction d'une fortification qui protégerait les Lexoviens contre les soldats ou les brigands.

La chantier a commencé à une date incertaine. En tout cas, en 1407, l'évêque Guillaume d'Estouteville avait décidé sa construction. Quand les Anglais débarquent à Touques et s'emparent de toute la Normandie en 1417-1419, la muraille n'était qu'"ébauchée" selon l'historien François Neveux. Les travaux se prolongent donc pendant l'occupation anglaise. Mais, toujours contrairement à ce qui est dit dans l'article, les Anglais ne financent pas l'édification. Ce sont les Lexoviens qui sont taxés. Bien que les travaux avancent vite pendant l'occupation anglaise, ils ne sont pas terminés lorsque l'armée du roi de France Charles VII arrive devant Lisieux pour reprendre la ville en 1449. De toute façon, l'évêque, Thomas Basin, ne compte pas résister : il négocie la reddition de la ville à bon compte.

La fortification est probablement bouclée avant la fin du XVe siècle. La tour Sainte-Anne date sûrement de ce siècle. La journaliste du Pays d'Auge indique que c'est une porte. Non, c'est simplement une des tours qui flanquaient à intervalle régulier les remparts. Les portes, au nombre de 4 (et non 11), se trouvaient ailleurs. Le tracé des murailles, plus exactement le tracé des fossés, reproduit grosso modo la ceinture de boulevards qui entoure aujourd'hui le centre-ville (boulevard Jeanne d'Arc, boulevard Saint-Anne, boulevard Carnot, et le bien nommé quai des remparts).


Plan approximatif des remparts. Voir en plein écran

Lisieux se libère de ses fortifications


A la lecture de l'article, je constate que je me suis fait mal comprendre sur la disparition de cette fortification. Le sujet est, je le concède, difficile pour une journaliste qui travaille depuis peu à Lisieux. J'aurais dû être plus clair ou répéter. Nommé à Lisieux en 1676, l'évêque Léonor II de Matignon fait donner les premiers coups de pioche. Il a besoin d'agrandir ses jardins - l'actuel jardin public en est une relique - et le rempart lui bouche la perspective de son palais. Les habitants se plaignent de cette brèche dans le dispositif de fortification puis, ils s'en accommodent. En effet, le spectre des invasions anglaises s'évanouit. La guerre se fait désormais aux frontières du royaume de France. Ça fait plusieurs générations que les Lexoviens n'ont pas entendu le moindre coup de canon ennemi. De plus ce rempart corsète le développement démographique et économique de Lisieux. Bref, il gêne et ne sert plus à grand chose. Le démantèlement des remparts et le remplissage des fossés commencent avant la Révolution. Je pense, à vérifier, qu'en 1820, il ne reste presque plus de tours et de murs (voir ce plan sur la site de la bibliothèque électronique de Lisieux). Aujourd'hui, à ma connaissance, subsistent la tour Sainte-Anne, la tour Lambert (quai des remparts) et des éléments de la porte de Caen (au bas de la rue Henry Chéron).

Voici ce que j'aurais aimé dire au téléphone à la presse. Merci à la journaliste du Pays d'Auge, Aurore Coué, de m'avoir interrogé sur le sujet en dépit de nos incompréhensions et de mes erreurs. Le sujet me passionne. D'ailleurs un chapitre de mon livre sera consacré aux fortifications de Lisieux et à l'occupation anglaise mais il n'est pas encore rédigé.




dimanche 11 octobre 2015

Une crosse lexovienne au musée du Louvre

Heureuse surprise lors de ma dernière visite au Louvre : parmi divers objets d'art roman, une vitrine présentait une crosse épiscopale qui a pour origine la cathédrale de Lisieux.
La crosse épiscopale de Lisieux (fin du XIIe siècle) au musée du Louvre.

Un incroyable coup de chance de l'avoir repérée parmi les dizaines de milliers d'objets exposés dans ce gigantesque musée (16 km de galeries, s'il vous plait). Sûr que je dois développer un sixième sens qui me permet de repérer le mot "Lisieux" au premier coup d’œil sur les cartels du Louvre, ces minuscules plaquettes qui servent à légender une œuvre.

Voici ce qu'écrit ce cartel :
Crosse, fin du XIIe siècle, trouvée à Saint-Pierre de Lisieux, bronze et nielle, Ancienne collection Boy, Pallambré, Bardac, Chappée. Acquisition 1955. Département des Objets d'art. 
Une légende qui laisse un peu sur sa fin : C'est quoi le nielle ? Quand la crosse a-t-elle été retrouvée ? Qu'est-ce que représente cet objet en bronze ? A qui appartenait-il ?

La dernière question semble la plus facile à répondre. La crosse est l'insigne attachée aux évêques et aux abbés. Retrouvé dans la cathédrale Saint-Pierre, l'objet conservé au Louvre appartenait certainement à un évêque de Lisieux. A moins qu'il faisait partie d'un reliquaire ou d'une statue exposée dans l'église. C'est toutefois peu probable. Il est plus tentant d'y voir un objet retrouvé dans un cercueil épiscopal. Peut-être celui de Raoul de Varneville, évêque de Lisieux jusqu'en 1193 ou de Guillaume de Rupierre, mort en 1201. Probablement pas Arnoul, le bâtisseur de la cathédrale gothique, mort en 1182. En froid avec les chanoines lexoviens, le prélat est décédé au monastère Saint-Victor de Paris. J'imagine difficilement son corps renvoyé à Lisieux.

Un chef-d’œuvre d'orfèvrerie


Le cartel parle donc d'une crosse. Je parlerai plutôt d'un crosseron (il s'agit en effet de la partie supérieure de la crosse, il manque la hampe). Bon, je chipote. La crosse ou le crosseron a une forme de spirale, de volute exactement. Au XIIe siècle, c'est classique mais auparavant les crosses pouvaient être en forme de T ou simplement recourbées comme les anciennes cannes en bois.

Pas besoin d'être docteur en histoire de l'art pour comprendre que la crosse exposée au musée du Louvre est un chef-d’œuvre. Elle est en bronze (on connait aussi des exemples luxueux en cuivre ou en ivoire). La spirale du crosseron se transforme en rinceaux. Ce motif végétal, composé de feuilles et tiges qui s'enroulent ou s'entrelacent, rappelle les enluminures des manuscrits et les chapiteaux romans. L'orfèvre s'est appliqué jusqu'à représenter avec précision des glands. A cette époque, les artistes se contentaient souvent de styliser les végétaux mais, dans le cas lexovien, aussi bien les feuilles que les fruits sont représentés avec réalisme. Avez-vous aussi remarqué les motifs géométriques qui parcourent la partie verticale ? Je pense que cette fine décoration losangée est la partie en nielle que décrivait le cartel. D'après Wiktionnaire, le nielle est en effet une "inscrustation décorative d'un sulfure d'argent noir dans les gravures d'un métal précieux".

Reste à savoir comment la crosse s'est retrouvée en main privée (les collectionneurs Boy, Pallambré, Bardac, Chappée, indiqués sur le cartel) avant d'être acquis par le musée du Louvre en 1955. Pillage ? Fouilles archéologiques ? Au XIXe et dans la première moitié du XXe siècle, des érudits locaux ne se sont pas gênés pour ouvrir des cercueils dans la cathédrale. C'est ainsi qu'on a retrouvé la tombe du plus célèbre évêque de Lisieux,  Pierre Cauchon. Sa crosse était conservée quasiment intacte à l'intérieur. On ne la vola pas, on ne la revendit pas. On la transporta au musée de Lisieux. Mais les bombardements de 1944 ont fait volé en éclat la précieuse relique. Alors qu'importe l'origine, douteuse, de la crosse du Louvre, au moins celle-ci a résisté au temps et aux accidents de l'histoire.

Voir la fiche et la photo de la crosse sur le site du musée du Louvre

PS : Après recherche, je me suis rendu compte que j'ai raté un autre objet lexovien au musée du Louvre : une statue-applique de l'époque gallo-romaine. Mon 6e sens est en rodage !