lundi 29 juin 2015

L'histoire à la sauce "Lorànt Deustch"

En 2009, Lorànt Deutsch, jusque-là connu comme acteur, publia Métronome, un livre consacré à l'histoire de Paris. Comme je compte écrire moi aussi l'histoire d'une ville (Lisieux, si vous n'avez pas suivi), il m'a semblé intéressant de comprendre comment le jeune auteur s'y était pris d'autant que son ouvrage a remporté un incroyable succès (plus d'1,5 millions d'exemplaires vendus).  Son histoire de Paris est-elle un modèle à suivre pour mon histoire de Lisieux ?

Dans le milieu historique, évoquer Lorànt Deutsch fait sourire. Comment prendre au sérieux un acteur comique reconverti en auteur de livres historiques ? Les historiens professionnels, au moins dans un premier temps, ont donc ignoré son  travail. Pourtant, le best-seller de Lorànt Deutsch devrait les interroger alors que les ventes de leur propre livre excèdent exceptionnellement les 10000 exemplaires. Métronome a incontestablement répondu à une demande du public. J'aimerais que mon livre y réponde aussi.

Un métronome lexovien

Si vous avez lu Métronome, vous connaissez son principe. Chaque chapitre a pour titre une station de métro qui sert de prétexte à raconter un siècle de l'histoire de Paris. Ainsi la station "Châtelet-les Halles" introduit le IXe siècle et permet à l'auteur de narrer les assauts des Vikings contre la capitale, Châtelet renvoyant à une forteresse qui a subi leurs multiples sièges.

Plus généralement, Métronome est une ballade à travers Paris, dont Lorànt Deutsch serait le sympathique et passionné guide. Au-delà de la station de métro, il explique l'histoire de certains lieux du quartier (une maison, une rue, un monument...). Les Parisiens découvrent au fil de la lecture quel personnage, quelle anecdote, quel événement se cachent derrière ces endroits qu'ils parcourent habituellement d'un pas pressé.

A Lisieux, ville dépourvue de métro (et ça risque de durer), le cheminement de Lorànt Deutsch semble inapplicable. Mais il suffit juste d'un peu de souplesse pour arriver au même résultat. Au lieu des stations de métro, je pourrais partir d'une plaque de nom de rue ou d'un monument ancien. Par exemple, la rue Henry Chéron et l'avenue Saint-Thérèse permettent de présenter deux grandes figures de l'histoire lexovienne. La cathédrale rappelle la domination des évêques-comtes de Lisieux avant la Révolution ; la tour Sainte-Anne, près du commissariat, est une introduction à parler de l'ancien rempart  médiéval et donc de la guerre de Cent Ans. Mais il y a aussi quantité d'endroits qui mérite d'être éclairés à la lumière du passé. Qui sont les Mathurins de la rue du même nom ? Pourquoi la grande rue piétonne du centre-ville s'appelle Pont-Mortain alors qu'aucune rivière ne la traverse ?

J'avoue que ce plan "touristico-historique" me tente. Il présente l'avantage de partir de l'environnement quotidien des Lexoviens pour entrer dans le passé. Or, je pense qu'il est important de s'appuyer sur des éléments concrets ou familiers pour raconter l'histoire d'une ville à ses habitants. Cette façon de faire me séduit d'autant que je crains d'être dépassé par la masse d'informations que je recueille sur l'histoire de Lisieux. Par où commencer ? Quel angle choisir ? Les noms de rue, les édifices, les sites historiques me semblent des balises commodes et rassurantes pour tracer des chemins d'écriture dans ce fatras de faits historiques, de périodes, de lieux et de personnages.

Un roman historique

Lorànt Deutsch a su s'adresser à un public peu familier avec l'histoire. L'auteur ne prend pas de haut ses lecteurs et se fait un plaisir d'en revenir aux bases. Votre connaissance de l'Antiquité se limite à Vercingétorix et à Jules César ? Vous comprendrez sans difficulté le premier chapitre.

 
Au-delà du fond, les lecteurs ont sûrement aimé la forme. Lorànt Deutsch adopte souvent le récit pour son histoire de Paris. Un récit vivant, riche en images, en odeur, et en bruit. Avec en prime un certain sens du drame. Ainsi quand l'auteur fait le récit de la déposition de Childéric III, le dernier roi mérovingien :
On a beau être un roi fainéant, cette journée de novembre 751 est de celles que l'on préfèrerait ne pas revivre. Dans l'après-midi, une délégation de nobles et d'évêques se présente respectueusement devant le roi franc Childéric III et lui tient avec révérence un discours stupéfiant...
La nation franque met fin au règne de Votre Sublimité et à la continuité de votre dynastie.
Childéric ouvre de grands yeux étonnés mais il n'a pas vraiment le temps de réagir : de gros bras se saisissent de sa frêle personne, l'assoient de force sur une chaise basse tandis que d'autres rudes gaillards, armés de ciseaux, s'appliquent à tailler sa longue chevelure, signe de l'autorité royale. Les mèches de cheveux clairs qui tombent silencieusement sur les dalles marquent la fin du règne des Mérovingiens.
On s'y croirait. J'aime cette reconstitution imagée mais, en même temps, elle me gêne. La frontière avec le roman n'est plus bien claire. En réalité, les historiens ne savent pas exactement ce qui s'est passé en cette journée de novembre 751 (d'ailleurs on ne connait pas sa date exacte). Seule certitude : Childéric a été déposé, puis rasé. Pour Lorànt Deutsch, ce n'est pas assez. Insatisfait du laconisme des sources, il y remédie en brodant sur l'événement.

Et cette dérive traverse tous les chapitres. Comme dans les pièces de théâtre dans lequel il joue, Lorànt Deutsch pose un décor, habille de costume ses personnages, postule leurs sentiments, imagine leurs dialogues. Sous la plume de l'auteur, la page d'histoire s'anime au risque d'être complètement fictive. Lorànt Deutsch enrichit une réalité insaisissable pour mieux capter et séduire son lectorat. De Michel de Decker à Stéphane Bern, il n'est pas le seul à procéder ainsi.

Alors comment écrire mon livre ? Je ne veux pas concevoir un roman déguisé en une histoire de Lisieux ; j'aurais l'impression de tromper les lecteurs. A l'inverse, si je mets un point d'honneur à respecter la vérité historique, je risque de tomber dans un autre travers : écrire une histoire désincarnée, sèche, ennuyeuse. Il faudra que je trouve un chemin intermédiaire.

jeudi 18 juin 2015

De quoi pourrait parler ce livre ?

Pour préparer mon travail de recherche, j'ai voulu commencer par un dépouillement de tous les articles et livres qui traitent de l'histoire de Lisieux. J'ai renoncé : il y en a beaucoup trop. J'ai donc renversé ma méthode : définir d'abord des thèmes de recherche puis trouver les références bibliographiques qui étayeront mon propos.


D'ors et déjà, quelques sujets me semblent incontournables. J'explorerais les liens multiséculaires de Lisieux avec la religion. Sainte Thérèse a fait de la ville le deuxième centre de pèlerinage de France, après Lourdes, mais, bien avant sa mort, Lisieux était une capitale religieuse puisqu'elle accueillait un évêque. Un rôle renforcé par l'installation de différents couvents (bénédictins, dominicains, mathurins, ursulines).

J'aimerais aussi reconstituer la vie quotidienne et l'aspect de la ville à une époque précise. Peut-être la fin du Moyen Âge ou le XVIIIe siècle. Qu'est-ce qu'un Lexovien voyait ou faisait ?

Le danger d'écrire une histoire d'une ville, c'est de rester enfermé dans le périmètre de ses remparts. Par ses fonctions administratives, culturelles, économiques, Lisieux rayonnait sur les villages alentours, et plus largement le pays d'Auge. Il me semble intéressant de découvrir les liens, les échanges entre les Lexoviens, les villes voisines et les ruraux

Afin d'offrir une autre grille de lecture de l'histoire lexovienne, je me vois bien proposer un circuit à travers la ville pour expliquer les noms de rues, et raconter les bâtiments et autres édifices. Sûrement une réminiscence de mon activité de guide. J'ai fait visité la ville pendant cinq ans lorsque j'étais étudiant.

Un chapitre pourrait rassembler toutes les histoires curieuses liées à Lisieux. Une sorte de recueil d'anecdotes. L'histoire de la fille ensorcelée de Courson me semble un bon exemple. Elle n'a pas grand intérêt historique mais ne manque pas de piquant (au sens propre comme au sens figuré).

Et vous, des thèmes vous viennent à l'idée ? 

lundi 1 juin 2015

Les armoiries de Lisieux, côtés face et obscur


Le 29 mai 2015, Denis Joulain, héraldiste, présentait son livre Le Calvados armorié. Blason des communes du Calvados devant la Société historique de Lisieux. Le conférencier n'a pas manqué d'aborder le cas lexovien. Si l'origine du blason de la ville est bien connue, il subsiste deux petits mystères.

Blason de Lisieux

« Blason Lisieux » par Anno16 Cette image a été réalisée pour le Projet Blasons de la Wikipédia francophone i
 
Selon Denis Joulain, alors que les logos se comparent à la "carte de visite" et évolue donc selon les modes, les armoiries sont comme une "carte d'identité" . Composées de couleurs et de dessin, elles représentent, en une image, une grande famille, un artisan, ou une collectivité, comme les villes. 

Visible sur le fronton de l'hôtel de ville, les armoiries de Lisieux, plus exactement sa partie centrale, appelée blason, se décrivent ainsi  : 
D'argent aux deux clefs de sable passées en sautoir, cantonnées de quatre étoiles du même, au chef d'azur chargé de trois fleurs de lys d'or
L'héraldique est en effet un véritable langage qui, pour le non-initié, reste en grande partie incompréhensible. Traduisons les différents éléments : 
  • D'argent (blanc) 
  • aux clefs de sable passées en sautoir (clés noires disposées en croix)  
  • cantonnées de quatre étoiles du même (c'est assez clair), 
  • au chef d'azur chargé de trois fleurs de lys d'or (dont la partie supérieure est bleue et dessinée de trois fleurs de lys jaunes)
En fait, la municipalité a repris le blason du chapitre, ce collège de chanoines chargés de l'entretien et de l'animation de la cathédrale, avant la Révolution. Les clefs en sautoir renvoient à saint Pierre, le patron de la cathédrale. Selon les Évangiles, Jésus avait donné les "clefs du royaume des cieux" au premier de ses apôtres. Dans l'esprit populaire, ces clefs sont devenues celles du paradis.

La partie supérieure (la bande aux 3 fleurs de lys) serait un ajout de l'évêque Thomas Basin pour commémorer la reconquête de Lisieux par le roi de France en 1449. La ville était en effet depuis plus de trente ans occupée par les Anglais. 

Les armoiries de Lisieux sur le fronton de l'hôtel de ville. Le blason est surmonté d'une couronne murale, en l'occurrence un château à trois tours. Cette construction rappelle sûrement que la ville était fortifiée.

Le blason lexovien s'explique donc facilement. Il reste toutefois quelques détails incompris aujourd'hui. Que représente les quatre étoiles ? L'héraldiste Denis Joulain ne le sait pas avec certitude. Peut-être une symbolisation des quatre évangélistes ? Autre mystère, pourquoi les couleurs ont changé ? En effet, il semble qu'au XVIIe siècle, le blason était d'azur à deux clefs d'argent (bleu à deux clés blanches). 

Si vous avez des réponses, laissez un commentaire.  
Si vous êtes intéressés par le sujet, voici deux liens :
Edition du 17 juin 2015 : Après avoir lu l'article, M. Joulain m'a fait part d'une explication sur la couronne murale (une enceinte à trois tours), qui surmonte le blason :
La "couronne murale" indique à l'origine une ville affranchie de la tutelle seigneuriale. Cette coiffe étant alors mise en lieu et place de la couronne habituelle du suzerain (comte, marquis, etc.). Cela ne veut pas dire que la ville était ceinte de murs, même si, du coup, cela était souvent le cas. Plus tard, la couronne murale servait à distinguer les villes des autres communautés (et le nombre de tours leur importance...), mais les ornements extérieurs étant plus ou moins libres, les utilisateurs ont laissé errer leur imagination (on retrouve une couronne ducale pour l'orgueil d'appartenir à un ancien duché historique... Une couronne de quatre tours pour une localité minuscule... le tout à l'avenant).
En ce qui concerne Lisieux, c'était une ville en partie affranchie de la tutelle seigneuriale. L'évêque était le seigneur mais Pierre Cauchon, lui-même évêque, aautorisé la ville à s'ériger en commune, autrement dit en une institution collégiale disposant d'une certaine liberté d'administration. C'était au XVe siècle. D'où l'explication de cette couronne murale. Lisieux venait par ailleurs d'être fortifiée.

dimanche 24 mai 2015

La colline des Apprentis d'Auteuil : que s'y trouvait-il ?

Les bâtiments des Apprentis d'Auteuil sont, avec la basilique, un des points dominants de la ville. En dépit de leur visibilité, ils restent méconnus des Lexoviens. Une visite organisée le 23 mai 2015 par Pays d'Art et d'Histoire m'a permis d'apprendre leur passé.

Début de la visite. De la colline, on jouit d'un panorama sur toute la ville.

Les Lexoviens l'appellent la Colline ; les plus âgés la désignent comme le Refuge. Un nom qui rappelle l'ancienne vocation du site : à partir de 1879, des religieuses de la communauté Notre-Dame de la Miséricorde s'y consacraient à "recueillir et [...] ramener à la vertu les jeunes filles de mauvaise conduite" (Armand Marie-Cardine, Guide des étrangers à Lisieux et dans ses environs, vers 1882). Autrement dit, s'y réfugiaient, plus ou moins contraintes, les anciennes prostituées ou les mères célibataires. Avec l'évolution des mœurs, l'établissement a élargi son public aux femmes en difficulté.

Une inscription qui rappelle l'ancienne fonction du bâtiment

Ces explications viennent de Cordula Girault, guide-conférencière de Pays d'Art et d'Histoire, venue nous présenter la colline des Apprentis d'Auteuil, en ce samedi 23 mai. Au cours de ses recherches préparatoires à la visite, elle a constaté l'absence d'études historique ou architecturale sur le site. Heureusement, elle a pu retrouver une ancienne pensionnaire pour lui expliquer la vie au Refuge. Arrivée en 1943, ce témoin exceptionnel y a vécu jusqu'au départ des soeurs en 1988. Soit 45 ans de vie, d'abord comme adolescente puis comme enseignante. Son principal souvenir est attaché à 1944, lorsque les bâtiments ont alors presque entièrement disparu sous les bombes des avions alliés. La plupart des occupantes ont eu la vie sauve en se réfugiant en haut de la colline.

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Groupe de maisons qui ont survécu aux bombardements en 1944 (aujourd'hui, secteur du musée d'Art et d'Histoire). Au dessus, on aperçoit les ruines du Refuge : deux pans de murs, le mur d'enceinte et un bâtiment à droite (collection Médiathèque de Lisieux).
Les bâtiments actuels datent principalement de la Reconstruction. Les pensionnaires (120 en 1944) se consacraient à des travaux de couture et de broderie. Elles confectionnaient aussi des matelas. Les dernières sœurs, trop peu nombreuses, ont quitté les lieux en 1988. La propriété est achetée par la fondation des Orphelins et Apprentis d'Auteuil, poursuivant ainsi la vocation socio-éducative du Refuge. Le directeur de l'établissement lexovien (Thierry Campos ?) a profité de la visite pour expliquer l'histoire et le rôle de la fondation Apprentis d'Auteuil. C'est une œuvre d'Eglise, créée en 1871 par l'abbé Roussel, à Auteuil, XVIe arrondissement de Paris. Sa mission première était de former les orphelins et de leur apprendre un métier mais les orphelins ne constituent plus qu'une minorité des jeunes accueillis (10% à Lisieux).

Les vitraux chatoient à l'intérieur de la chapelle, une construction de l'architecte de la ville, Georges Duval en 1960.

Les bâtiments des Apprentis d'Auteuil. Au premier plan, une statue de la Vierge qui a survécu au bombardements (elle occupait un clocheton du Refuge). Au fond, la chapelle.
 Pour appuyer sa visite, notre guide Cordula Girault s'est aussi adjointe Danièle, sœur de la Providence. Car une partie de la colline appartenait aux sœurs de la Providence, une congrégation chargée de l'éducation des filles. Leur établissement principal se trouvait rue du Docteur Degrenne, au niveau de la Sécurité Sociale avant que les bombardements de 1944 ne détruisent tout. 20 sœurs restèrent sous les décombres. La congrégation vit aujourd'hui chemin de Rocques, sur le site de l'ancienne clinique des Buissonnets.
Les sœurs de la Providence à l'ombre des pommiers de la ferme de Bon Ange. Cette ferme se trouvait sur la colline
Dans l'ancien cimetière de la Providence, soeur Danièle nous explique qu'au XIXe siècle, le supérieur de la congrégation de la Providence était Jean-Baptiste Frémont, l'abbé qui a donné son nom à la fameuse institution lexovienne. Notre guide improvisée ironise sur cette époque où les femmes étaient considérées incapables de se diriger d'où la nomination d'un supérieur. Frémont, homme austère et de caractère, dirigea pendant 42 ans la communauté. Si sœur Emmanuel le considère comme "extraordinaire", elle n'hésite pas à pointer les erreurs du personnage : réorientation des missions de la congrégation, vie plus contraignante pour les sœurs. La page historique du site de la communauté ne masque pas ces ambiguïtés. L'abbé Frémont repose dans la petite chapelle funéraire vers le haut de la colline.

Cet enclos, dominé par un calvaire et une chapelle, correspond à l'ancien cimetière des sœurs de la Providence. L'abbé Frémont repose dans l'édifice.

Cette visite a une nouvelle fois souligné l'importance des communautés religieuses dans l'histoire de Lisieux, et ce avant la mort de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus.






lundi 4 mai 2015

Ecrire l'histoire d'une ville : sortir du singulier pour décrire le banal

Dans La ville contemporaine jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, Jean-Luc Pinol et François Walter dénoncent le travers des monographies d'histoire urbaine : elles racontent ce qui s'y est passé de remarquable. L'historien se consacre à retracer les heures glorieuses et pénibles de sa cité. C'est typiquement la perspective envisagée par Louis du Bois, le premier auteur d'une Histoire de Lisieux, en 1845. Par exemple, lisons ce qu'il écrit p.146 du tome 1 :
1519 : 16 mars. Orages et ouragans qui renversent sur le territoire lexovien un grand nombre d'édifices et d'arbres
1521 : 30 juin. On fait à Lisieux des processions générales, on y porte des reliques et surtout la châsse de saint Ursin qui, depuis cinquante-deux ans, n'avait été ni ouverte ni descendue. Les mauvais temps, des maladies épidémiques, que dans ces temps on qualifiait du nom effrayant de peste, et la grande cherté du blé, sont les motifs de ces actes de dévotion.
1524. Julien Drouet, qui avait volé une bourse dans une église de la ville, fut livré à la torture par le sénéchal du chapitre dont le jugement fut confirmé par le parlement de Normandie le 30 juillet. Le coupable fut condamné à être fustigé dans [pendant] trois  jours de marché, le troisième [jour] à avoir une oreille coupée, à être banni la corde au col hors du royaume, avec confiscation de ses biens.[...]
Personnages dans une tempête, par Simon Fokke, (XVIIIe siècle), Rijksmuseum.
1531 : 13 mars. Le dauphin (François, mort en 1536), [c'est-à-dire le fils du roi de France]) fait son entrée à Lisieux. L'évêque Le Veneur le reçoit à la porte de la cathédrale, assisté de son clergé. Le prince suivit une partie des fossés de la ville et se rendit au château des Loges [la résidence de plaisance des évêque de Lisieux], accompagnés de plusieurs seigneurs de sa suite, tels que le comte de Saint-Paul et les cardinaux de Lorraine et de Vendôme.  

A première vue, ce recensement des faits mémorables n'a pas à soulever d'objection. On parle bien de ce qui se passe dans la ville et, en prime, c'est divertissant à lire. Mais j'ai la curieuse impression de lire un magazine de presse à sensation : s'enchaînent l'évocation de catastrophes naturelles, d'une manifestation religieuse, d'un procès conclu par un châtiment corporel barbare et enfin, la venue d'un prince.

En insistant sur les faits remarquables, sur le singulier, de larges pans de l'histoire lexovienne nous échappent : tout ce qui relève du banal.

Traiter le banal, voilà un projet bizarre pour parler d'une ville. L'auteur qui s'y emploie ne risque-t-il pas d'ennuyer ses lecteurs ? Non, traiter le banal ne signifie pas rapporter des choses ennuyeuses mais raconter le quotidien, ce qui faisait vraiment la vie des Lexoviens. Or, la vie d'un citadin au Moyen Âge ou au XIXe siècle ne manque pas d'intérêt car elle a quelque chose d'exotique pour nos yeux du XXIe siècle. Comment y grandissait-il, s'y déplaçait-il, y travaillait-il, s'y amusait-il,  y mourait-il ? Sans renoncer à une histoire des faits remarquables, je voudrais aussi explorer ce Lisieux du quotidien, la vraie Lisieux.

lundi 6 avril 2015

La fille aux aiguilles

Dans son Histoire de Lisieux écrite en 1845, Louis du Bois rapporte des faits extrêmement curieux qui défient la science. Le meilleur exemple est peut-être l'histoire de la fille maléficiée de Notre-Dame-de-Courson.

Image from page 178 of "The Bodleys telling stories" (1878)
"Madelène Morin, fille âgée de vingt-deux ans, très dévote et fort simple [...] accusa de l'avoir ensorcelée une de ses voisines qui fut, d'après cette imputation, arrêtée et mise dans les prisons d'Orbec, avec son mari en juin 1716, et qui y était encore en septembre 1717. Madelène Morin vomissait ordinairement des chenilles et des lézards. Un chirurgien de Fervaques, nommé Du Bois, lui tira de la tête, le 10 juillet 1716, une aiguille et deux épingles ; et, douze jours après, sept épingles et une aiguille. Il continua ses opérations : le 10 septembre, il tira du sein gauche six épingles, et des fausses côtes, le 28 trois épingles ; puis le 3 novembre huit qui provenaient de la cuisse. Ce fut d'après le bruit que causèrent ces extractions, où il entrait peut-être beaucoup de charlatanisme, que le docteur Lange et d'autres médecins de Lisieux y firent transporter la fille Morin en janvier 1717. Vers la fin du mois suivant, cette fille produisit cent quinze épingles et quatre aiguilles".

Dans un court ouvrage, le médecin Lange donne une explication naturelle au vomissement de chenilles : la jeune femme a mangé des fruits et des légumes sans remarquer les œufs d'insectes qu'ils contenaient. Dans l'estomac, ils ont éclos et prospéré. Quant aux aiguilles et épingles, l'explication est plus contorsionnée. Il s'agit selon le médecin d'un "maléfice", autrement dit l’œuvre du diable mais qu'une main humaine a favorisé. Il désigne précisément la voisine sorcière qui, profitant d'un évanouissement de la jeune femme, lui aurait fait avaler des paquets d'épingles. Puis, les insectes, animés par l'esprit malin, auraient dispersé les objets pointus dans tout le corps sans blesser les veines et artères.

Nous sommes au début du XVIIIe siècle et on peut constater combien la médecine a encore de progrès à faire. Si l'intervention diabolique fait sourire, il n'en reste pas moins que l'origine des épingles intrigue. Il y a quelques années, le psychiatre Jacques Louys concluait à un cas d'automutilation. Madelène Morin se serait implantée les épingles et aiguilles.  

Pour en savoir plus

mercredi 11 mars 2015

L'histoire de Lisieux en bref

Au lancement de ce projet, il me semble un bon exercice de résumer en un article l'histoire de Lisieux. Quitte à revoir complètement ma copie dans quelques mois. Un, deux, trois, c'est parti.

Lisieux n'est pas née avec sainte Thérèse au XIXe siècle. C'est au contraire l'une des plus anciennes villes de Normandie. Les Romains la fondèrent il y a environ 2000 ans pour en faire la capitale d'un peuple gaulois, les Lexoviens. On a cru que le site d'origine se trouvait sur Saint-Désir où les premiers archéologues ont reconnu les vestiges d'un théâtre et d'une agglomération. En fait, la ville antique occupait bien le centre-ville actuel, à proximité de la confluence de la Touques et de l'Orbiquet. Les fouilles archéologiques l'ont démontré même si malheureusement elles n'ont pas encore permis d'y mettre à jour de grands bâtiments publics (forum, théâtre, temple...) hormis des thermes (près de l'hôpital). Ça ne veut pas dire que les découvertes ont été minces à Lisieux. Bien au contraire. On a mis au jour une voie romaine et son revêtement dallé (entrez à la médiathèque pour la découvrir). On a retrouvé quelques fûts d'une colonne votive. On a surtout fouillé une grande nécropole sur le site Michelet (emplacement de l'IUT).

plan général de Lisieux à l'époque romaine
« Plan gallo-romain » de Lisieux par Habib M’henniTravail personnel. Sous licence CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons. Cliquez dessus pour l'agrandir.

Dans la seconde moitié du IIIe siècle, comme de nombreux autres villes de Gaule, Lisieux entoure son centre d'une muraille, un castrum car elle doit faire face aux invasions germaniques. Nous entrons ensuite dans la période la plus obscure de l'histoire lexovienne, grosso-modo des années 600 à l'an 1000. Les fouilles archéologiques apportent peu d'informations. Les textes sont peu bavards. Une tradition évoque un incendie par les Vikings. Seul point de lumière, Lisieux est une cité épiscopale. Autrement dit, elle est le siège d'un évêché. Un texte mentionne en effet un évêque, Theudobaudis (Thibaud ?) dès l'an 538.

Ce statut de capitale religieuse explique le développement de la ville au Moyen Âge. La présence d'un évêque implique une cathédrale, un entourage de clercs (les chanoines notamment), la concentration à Lisieux des revenus du diocèse. La ville noue des liens forts avec la religion. Déjà. Liens renforcés par l'implantation d'une abbaye à ses portes (Notre-Dame du Pré) et de deux couvents (les Mathurins et les Dominicains).

Quatre personnalités ou institutions se partagent le pouvoir sur la ville : l'évêque, les chanoines, les agents du roi et la commune (ancêtre de la municipalité). On imagine les conflits nés de cette autorité quadricéphale. En théorie, l'évêque est le plus puissant en vertu de son titre de comte de Lisieux. 


La Révolution sonne le glas de la longue domination de ces évêques-comtes de Lisieux. La ville perd son évêché, réuni à celui de Bayeux. Elle échoue à devenir le chef-lieu du département du Calvados et doit se contenter d'être chef-lieu d'un petit district (ancêtre de nos arrondissements). Mais germent déjà les moyens d'un renouveau. Depuis le XVIIIe siècle, Lisieux s'affirme comme un centre manufacturier. Sa spécialité : les draps. La Révolution Industrielle, dans la seconde moitié du XIXe siècle, fait naître des usines textiles qui utilisent l'énergie-vapeur pour mouvoir les machines. Toutefois, cette croissance économique se brise rapidement, broyée par la concurrence d'autres régions industrielles.

En 1900, Lisieux est un centre administratif et marchand que fréquentent quelques touristes. Car la cité, surnommée la "capitale du bois sculpté", a un certain charme grâce à ses maisons à pan de bois. Une voie royale vers l'assoupissement ? Non, deux événements bouleversent le destin de la ville. D'abord, le succès international d'un livre, Histoire d'une âme, écrit par une jeune carmélite inconnue, Thérèse de l'Enfant Jésus. Dès le début du XXe siècle, des pèlerins convergent vers la ville qui l'a vue grandir et mourir, Lisieux. La canonisation de Thérèse en 1925 renforce ce mouvement si bien que le pape commande la construction d'une monumentale basilique.

La chapelle Sainte-Thérèse dans la cathédrale de Lisieux (Laurent Ridel, Licence Creative Commons BY SA)

Deuxième bouleversement, les bombardements de 1944 qui détruisent 75 % des bâtiments (mais épargnent la basilique). Dans l'incendie des vénérables maisons à pan de bois, brûle aussi un destin touristique qui aurait pu ressembler à celui d'Honfleur. Lisieux revêt une nouvelle peau, celle d'une ville banale de la Reconstruction, faite d'immeubles en brique rouge.

Dans les années 1960 et 1970, face à la pression démographique, Lisieux se dote d'un quartier créé ex-nihilo sur le plateau Saint-Jacques, Hauteville. En raison de son importance (au moins 40 % des Lexoviens y habitent) et de son isolement du centre-ville, cette ZUP (Zone à Urbaniser en priorité) devient une véritable ville-bis.

Au bout de 2000 ans d'histoire, Lisieux est toujours là. C'est une ville moyenne, animée par ses activités commerciales mais malmenée par la désindustrialisation du pays et menacée par le déclin démographique (25 500 habitants en 1975, 21 200 en 2012). Malgré sa taille modeste, elle jouit d'une réputation internationale chez les catholiques et attend beaucoup de la fusion de la Haute et de la Basse-Normandie, elle qui se trouve, mieux que Caen, au cœur de la nouvelle région.