vendredi 4 décembre 2015

Lisieux, une ville qui se meurt ?


Pour évaluer le dynamisme d'une ville, l'un des indicateurs les plus faciles est de suivre son évolution démographique. En 1793, Lisieux comptait 10 118 habitants. Selon le dernier recensement (en 2012), les Lexoviens sont aujourd'hui deux fois plus nombreux (21170 habitants). Ce doublement masque une évolution chaotique et un déclassement de la ville.

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Pour une fois dans ce blog, parlons chiffres. Nous allons suivre l'évolution démographique de Lisieux sur plus de deux cents ans, en nous appuyant sur Des villages de Cassini aux communes d'aujourd'hui. Ce site indique la population de toutes les communes de France du premier recensement (en 1793) à nos jours. Quand Lisieux a-t-elle compté le plus d'habitants ? A quel rang se situe-elle par rapport aux autres villes de Normandie ?

Un déclassement relatif

En 1793, Lisieux, avec ses 10 000 habitants environ, est la 8e ville de Normandie, loin derrière Caen et surtout Rouen. Aujourd'hui elle est descendue au 14e rang. En somme, bien que la ville ait doublé sa population, elle a subi un déclassement. 

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On pourrait se lamenter de ce recul hiérarchique mais, à y regarder de plus près, il n'est pas si inquiétant. Comment Lisieux pouvait résister face aux villes-champignons de la banlieue rouennaise (Sotteville-les-Rouen, Saint-Etienne-du-Rouvray, Le Grand-Quevilly, Le Petit-Quevilly) ? Elles ont accueilli l'excédent démographique et économique de Rouen, corsetée dans ses limites communales.

Depuis 1975, Lisieux se bat avec Hérouville-Saint-Clair pour la place honorifique de seconde ville du Calvados. Au dernier recensement, avantage Hérouville-Saint-Clair. Là encore, on a affaire à une ville qui a tiré sa formidable croissance d'une situation heureuse, aux portes d'une grande ville. Hérouville ne comptait que 1800 habitants en 1962, avant que l'Etat n'en fasse une ZUP (Zone à urbaniser en priorité) pour Caen, trop à l'étroit.

Si on exclut ces ville récentes, Lisieux a presque conservé son rang parmi les villes anciennes. Seuls Evreux, Cherbourg et Vernon lui ont damé le pion depuis la Révolution. Mieux, par comparaison aux autres villes du département, l'évolution lexovienne n'apparait pas si déplorable. Avec leurs 10000 habitants environ en 1793, Bayeux et Honfleur rivalisaient avec Lisieux ; aujourd'hui elles sont loin derrière. Enfin, comme le destin de Lisieux semble enviable à celui de Falaise. Cinquième ville de Normandie à la Révolution, la ville de naissance de Guillaume le Conquérant s'est vidé de sa population (- 40%) ; elle avoisine la 50e place aujourd'hui.

Des hauts, des bas et des plats.

Source : Wikipedia. Cliquez sur l'image pour l'agrandir
L'évolution démographique de Lisieux sur les 220 dernières années ressemble au profil d'une étape montagnarde du Tour de France : irrégulière, jusqu'au grand col final. Globalement on a gagné en altitude mais on a connu quelques descentes et de longs secteurs de plat.

De 1793 à 1831, la population stagne grosso modo. Le décollage intervient sur la période 1830-1860 (de 10000 à 13000 habitants) mais cale au recensement de 1866. Puis le dénombrement suivant montre une soudaine explosion (+ 5500 habitants soit 18341 habitants en 1871). Comme si la moitié de la population de Bernay s'installait à Lisieux en l'espace de cinq ans ! J'ai longtemps cru que cette forte poussée urbaine s'expliquait par le développement industriel de la ville. De grandes usines textiles prospèrent en effet à cette époque. Sans mettre de côté ce facteur, je vois une deuxième explication : l'absorption d'une partie de la commune voisine de Saint-Désir. Absorption que je déduis de l'évolution démographique du village : Saint-Désir perd soudainement 1500 habitants entre 1866 et 1871 au moment où Lisieux en gagne brusquement. 

L'embellie démographique se casse en 1881 : Lisieux revient à 16000 habitants. La ville entre dans une longue phase de stagnation. Elle présente toujours 16000 habitants en 1936. En détruisant à 75 % la ville, la Seconde Guerre mondiale provoque un affaissement démographique (12 700 habitants en 1946). Mais, au fur et à mesure de la Reconstruction, Lisieux retrouve son niveau d'avant-guerre. Mieux, elle affiche une croissance spectaculaire et inédite à tel point qu'elle culmine à 25521 habitants en 1975, certainement le plus haut chiffre de son histoire. En moins de trente ans, la ville a doublé sa population. Bien sûr, la fondation de la ZUP d'Hauteville explique ce pic mais n'oublions pas, au préalable, l'absorption en 1960 de la commune de Saint-Jacques de Lisieux. Décidément Lisieux aime croître en croquant partiellement ou entièrement ses voisines. Sur les deux siècles, l'évolution démographique lexovienne est donc en partie artificielle.

Depuis le record de 1975, la population lexovienne décline. On constate la même évolution dans presque toutes les grandes et moyennes villes de Normandie. Même Hérouville-Saint-Clair la subit depuis 1990. Les Normands préfèrent habiter en banlieue ou dans les campagnes péri-urbaines. La baisse est tout de même inquiétante à Lisieux car elle est forte (-17 % depuis 1975) et n'est pas compensée par une croissance des communes limitrophes (Saint-Désir, Beuvillers, Saint-Martin de la Lieue). Bref, l'agglomération de Lisieux s'affaiblit.

samedi 28 novembre 2015

La première histoire de Lisieux

Parmi le top 5 des livres que je dois absolument lire, figure l'Histoire de Lisieux, ville, diocèse et arrondissement, écrite par Louis du Bois. Publié en 1845, c'est tout simplement le premier ouvrage consacré à l'histoire de la ville. La médiathèque de Lisieux dispose d'une réédition de 2003. L'occasion pour moi de l'emprunter et de juger ce volumineux essai. 

Une histoire de Lisieux en 2 tomes, écrite il y a plus de 150 ans


Louis du Bois s'est retiré dans sa propriété de Mesnil-Durand, village entre Lisieux et Livarot, pour écrire son histoire de Lisieux. Il est familier avec la ville puisqu'il y est né en 1773, y a vécu la Révolution française, y a été bibliothécaire mais sa carrière (il a été notamment sous-préfet de Vitré, en Bretagne) l'a parfois éloigné d'elle.

L'ouvrage réédité en fac-similé en 2003 se présente en deux tomes, l'ensemble constituant une bible de près de 1000 pages. Une telle longueur effraie à première vue mais le petit format des pages assure une lecture rapide. De toute façon, je ne compte pas pour le moment le lire entièrement, juste de le survoler.

D'emblée le livre affiche un lourd défaut dont on exonérera l'auteur : il fait l'impasse sur les cent cinquante dernières années de l'histoire de Lisieux. Rien sur la Seconde Guerre mondiale, rien sur la petite Thérèse. Dommage d'être mort si tôt (en 1855). 

Pour le chapitrage, l'auteur a renoncé au traditionnel plan chronologique au profit d'un plan thématique, qu'il qualifie de "naturel, rationnel et simple". Ça se défend.
  • Chapitre 1 : la topographie du diocèse et de son arrondissement, à savoir les rivières, le climat, mais la naissance du "territoire lexovien", et quelques découvertes archéologiques
  • Chapitre 2 : les faits historiques. C'est une partie faite à l'ancienne : une date, un fait. Résultat, on passe facilement du coq à l'âne. D'autant que les événements concernent aussi bien Lisieux que les autres lieux du diocèse. Bref, un chapitre cacophonique mais rempli de perles.
  • Chapitre 3 : les Annales épiscopales, soit l'organisation du diocèse, la biographie des évêques et la liste des hauts-doyens (les chefs des chanoines)
Puis on referme ce premier livre pour ouvrir le tome 2. L'organisation du volume est la suivante :
  • Chapitre 4 : Les monastères
  • Chapitre 5 : les établissements publics. C'est-à-dire les écoles, la bibliothèque, l'hôpital, la cathédrale et les autres églises ou chapelles
  • Chapitre 6 : les hommes illustres, classés non pas par ordre alphabétique mais par ordre chronologique
  • Chapitre 7 : l'administration
  • Chapitre 8 : les faits intéressants et anecdotes curieuses sur les villes, bourgs et communes rurales du diocèse et de l'arrondissement. Une partie fourre-tout où Du Bois place ce qu'il n'a pas pu mettre avant. On découvrira l'histoire des places, de rues, de bâtiments de Lisieux, quelques paragraphes sur le commerce, les armoiries, le folklore et les costumes.

Je n'adopterai probablement pas son organisation pour ma propre histoire de Lisieux ; je la trouve trop institutionnelle. Elle met en valeur l'évêque, les établissements publics et religieux, les hommes les plus célèbres mais pas assez les Lexoviens. Son plan a néanmoins le mérite d'être assez compréhensible quand on recherche une information précise.

En résumé, ce livre renferme une profusion d'informations de toute nature à tel point que j'ai intérêt à l'avoir en permanence sous le coude. Autre qualité, Du Bois écrit assez clairement, sans être ennuyeux. Malheureusement il cite bien rarement ses sources.

jeudi 19 novembre 2015

Le dernier évêque de Lisieux

Jules Basile Ferron de la Ferronnays (quel nom !) fut le dernier évêque de Lisieux. Il est un bon guide pour suivre l'histoire de la ville à la fin du XVIIIe siècle, notamment sous la Révolution. Il est d'autant plus incontournable qu'une fontaine rappelle aujourd'hui une de ses actions. Pour raconter cet épisode lexovien, je prendrai un extrait de mon livre. 






Encore un miraculé de la guerre. De ce côté de la rue Degrenne, tout a brûlé, tout a disparu dans l’apocalypse de juin 1944. Tout sauf cette fontaine en pierre, qui semble surgir de son XVIIIe siècle au milieu des immeubles modernes. Le monument, massif, semble disproportionné par rapport au petit robinet ancré à sa base. Indéniablement le commanditaire a voulu donné un caractère ostentatoire à cet édifice. Des armoiries sculptées dans la partie supérieure nous mettent sur la piste de l’orgueilleux : la crosse et la croix qui les traversent trahissent un commanditaire ecclésiastique. Son nom apparaît sur la plaque noire en dessous : fontaine de La Ferronnays. Jules Basile Ferron de la Ferronnays (1735-1799) fut le dernier évêque de Lisieux. 

En 1783, à la mort de l’évêque Jacques Marie Caritat de Condorcet, le roi Louis XVI nomme Jules Basile Ferron de La Ferronnays comme successeur. Âgé de 48 ans, l’heureux élu est issu d’une famille aristocratique bretonne. Alors que ses sept frères s’illustrent sur les champs de bataille, il est le seul à mener une carrière ecclésiastique. 

 Il est de tradition que la municipalité finance une somptueuse fête pour la réception du nouvel évêque dans la ville. D’emblée, Ferron de la Ferronnays se signale par un geste fort : modestement, il renonce à l’accueil fastueux que comptait lui préparer la ville et demande d’employer les sommes ainsi économisées à des travaux d’utilité publique. Après réflexion, le corps municipal propose l’édification d’une fontaine. Le prélat valide.
Gravé sur le monument, un distique, désormais peu lisible, résume cet épisode :
Dédaignant des honneurs le trop vain étalage, 
D'un monument utile, il préféra l'hommage

 
 
Si, de nos jours, la construction d’une fontaine contribue à embellir et animer un lieu (à l’instar de celle place François Mitterrand), à la fin du XVIIIe siècle, c’est un choix avant tout utilitaire. En l’absence d’un réseau d’adduction, une fontaine a pour rôle de fournir en eau tout un quartier. Alimentée par les sources, elle propose une eau plus pure que celle extraite des puits ou recueillie dans la Touques. A proximité de cette fontaine monumentale, il faut donc imaginer, il y a plus de deux cents ans, une file de femmes attendant leur tour pour remplir leurs seaux. L’arrivée de l’eau courante dans chaque foyer a fait disparaître ce genre de scène. Obsolète, la fontaine de la rue Degrenne est-elle encore en état de marche ? Je n’y ai jamais vu couler la moindre goutte d’eau. 

En cette fin du XVIIIe siècle, les Lexoviens bénéficient donc d’une nouvelle fontaine, d’autres étant déjà installées dans la ville. Ils peuvent se féliciter d’avoir à leur tête un évêque-comte si bienfaisant. Savent-ils qu’ils accueillent en prime un héros ? En effet, Ferron de la Ferronnays s’est fait connaître jusqu’à la Cour par un moment de bravoure[1]. En 1773, alors évêque de Saint-Brieuc, il apprend que dans un  village voisin (Châtelaudren ?), la rivière est brusquement sortie de son lit après un orage. En arrivant sur les lieux, il découvre des habitants réfugiés sur le toit de leurs chaumières ou dans la cime des arbres alors que le flot emporte tout sur son passage. L’évêque promet une récompense à ceux qui secourront les malheureux ; malgré l’argent offert, aucun n’ose affronter les tumultes de la rivière. Devant ces refus, Ferron de la Ferronnays se mouille lui-même : il entre dans l’eau, une corde à la main, prêt à franchir le torrent pour l’attacher sur l’autre bord. Le geste courageux de l’évêque réveille les plus hardis habitants qui se jettent à leur tour dans la rivière, et s’emparent de la corde. Les réfugiés sont finalement sauvés. Apprenant la nouvelle, Louis XV aurait déclaré : « Je reconnais bien là les La Ferronnays : celui-ci se jette à l'eau, comme ses frères courent au feu ». 

Lisieux semble donc accueillir en 1783 un prélat d’exception, courageux et bienfaisant. Le portrait doit toutefois être complété. L’historien de Lisieux, Louis du Bois, alors jeune écolier, l’a connu : « Je remarquais un esprit au-dessus du vulgaire, une grande habitude du monde élégant, un caractère gracieux et bienveillant. [Il] était un homme du monde, c’est-à-dire un homme de bon ton, de bon goût et de bon esprit »[2]. Un autre historien, Emile Sévestre, met en valeur ses paradoxes : « son air aristocratique et hautain laissait à peine entrevoir sa réelle bienfaisance »[3]. Si, à plusieurs reprises, ses actes attestent sa générosité envers les pauvres et les infortunés, il délaisse l’administration de son diocèse à des vicaires généraux pendant qu’il réside le plus souvent à Paris. En cela, il ne se distingue en rien de ses prédécesseurs sur la chaire épiscopale. Sa présence dans le pays d’Auge est assez exceptionnelle. 

Six ans après la nomination de Ferron de la Ferronays à Lisieux, la Révolution éclate. Comment cet aristocrate, qualifié de bienveillant, va réagir à ce tourbillon politique ? 


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C'était donc le début d'un chapitre consacré au dernier évêque de Lisieux. Ce n'est pas un écrit définitif. Je compte sur vous pour faire des remarques. Est-ce clair, bien écrit, intéressant ? Si vous êtes arrivés jusqu'à ces lignes, je suppose que ça vous a plu !





[1] Honoré Fisquet, La France pontificale. Histoire chronologique et biographique des archevêques et évêques de tous les diocèses de France, Repos, 1864, vol.Métropole de Rouen - Bayeux et Lisieux. ; Auguste Bordeaux de Prêtreville, Notice sur Jules-Basile Ferron de la Ferronnays, évêque et comte de Lisieux, Lisieux et Paris, Renault et Gaume, 1829, p.7.
[2] Louis-François Du Bois, Histoire de Lisieux : ville, diocèse et arrondissement. Tome 1, Réédition en 2003., Durand (Lisieux), 1845, p.468-469.
[3] Émile Sévestre, Les problèmes religieux de la Révolution et de l’Empire en Normandie, 1787-1815, A. Picard (Paris), 1924, p.7.

dimanche 1 novembre 2015

Moi, Paul Duchesne-Fournet, industriel et homme politique

Au lieu d'écrire sa biographie, je me suis mis dans la peau de Paul Duchesne-Fournet (1845-1906), figure lexovienne de la IIIe République. Millionnaire grâce à l'héritage de son grand-père, il s'est détourné des affaires économiques pour embrasser, avec réussite, une carrière politique locale et nationale. Les faits suivants sont véridiques ; j'ai par contre imaginé les pensées du personnage. Nous sommes en 1893.

"Du premier étage de mon château, j'embrasse du regard tout Lisieux : les quartiers ouvriers au sud, l'imposante cathédrale de Lisieux, le collège [aujourd'hui lycée Marcel Gambier], les usines le long de la Touques et le quartier bourgeois de la ville. Il y a cent ans, il n'y avait presque rien dans ce secteur de part et d'autre de la route de Pont-l'Evêque. C'était la campagne. Puis, à la fin du XVIIIe siècle, les remparts médiévaux ont été abattus, le fossé comblé et la ville a pu se déployer. Tout ce qu'il y a de meilleur à Lisieux habite ce quartier : les industriels, les avocats, les médecins, les notaires... Moi-même, j'y ai habité. Exactement en haut du boulevard de la Chaussée [aujourd'hui boulevard Carnot]. J'aperçois d'ailleurs de ma fenêtre mon ancienne demeure, en contrebas. Un véritable hôtel particulier. Mais je préfère mon actuelle résidence : un château que j'ai acheté. Je peux me promener dans le parc mais, surtout, je dois l'avouer, je domine les maisons de tous les bourgeois de la ville. Me voilà un quasi-aristocrate.

Montée vers le château Duchesne-Fournet, aujourd'hui collège Notre-Dame, lors d'une visite organisée par Pays d'art et d'histoire

La position sociale à laquelle je suis parvenu impose quelques signes ostentatoires de richesse. A 48 ans, je suis une figure locale et nationale. J'ai été député ; je suis aujourd'hui conseiller général du canton de Blangy-le-Château (depuis vingt ans, déjà) et je viens d'être élu maire de Norolles. Vous vous demandez bien pourquoi je suis maire d'une aussi petite commune et non de ma ville. On m'a proposé la fonction de maire de Lisieux en 1878 mais j'ai décliné. Un tâche bien trop ingrate. Entre la gestion des hôpitaux, des écoles, les travaux d'adduction d'eau et de gaz, la police et la sécurité dans la ville, j'aurais été débordé. La gestion de Norolles est bien moins compliquée. 
Salle de réception du château Duchesne-Fournet, inspiré du style Louis XIV
  
Je suis l'héritier d'une partie de l'empire industriel Fournet. Ce nom ne vous dit rien ? Vous devez être étranger à la ville pour le méconnaître. Jules Lambert Fournet était mon grand-père. Il fut peut-être le plus grand manufacturier [industriel] lexovien jusqu'à sa mort en 1871. C'est lui qui a notamment fondé la filature de lin d'Orival [aujourd'hui connue comme l'ancienne usine Wonder]. On dit que c'est l'une des plus belles et des plus grandes manufactures textile de France. Tout le monde est d'accord en tout cas pour la considérer comme le principal établissement industriel de la ville. J'ai donc hérité de cette formidable usine mais, il est vrai, que depuis quelques années, je me suis retiré des affaires. Je préfère investir dans la pierre et dans la terre. J'ai bien fait, l'industrie textile n'est plus aussi florissante qu'au temps de mon aïeul. 
L'usine d'Orival, fondée en 1865 par Jean Lambert Fournet, devenue usine Wonder jusqu'à sa fermeture en 1985

On me jalouse d'avoir hérité "des millions de mon grand-père". On me reproche de continuer à m'enrichir sur le dos de mes ouvriers payés une misère. Les mauvaises langues devraient reconnaître que si le peuple de Lisieux a du travail, c'est notamment grâce à moi. Je me soucie de mes ouvriers. Sous mon aspect rude, derrière mon caractère ferme, je cache un cœur d'or. Prenez mon mariage en 1874. A cette occasion, j'ai offert un banquet à tous les ouvriers de mes usines (oui, je ne possède pas que celle d'Orival). Au total, 1600 convives à table ! Le service comptait sept plats. Du gigot, des volailles, des brioches, des oranges... La plupart de mes ouvriers buvait du champagne pour la première fois. Mon mariage avec Lucie Ernestine a malheureusement peu duré : elle s'est éteinte à 29 ans. D'elle, je conserve un fort beau portrait à l'huile. Son visage clair ressort de son paletot noire bordé de fourrures.
Portrait de Mme Paul Duchesne-Fournet, par Jean-Jacques Henner (1879). Los Angeles County Museum of Art.

L'année prochaine (1894) sera importante : j'ai décidé de me relancer en politique. Je convoite pour la première fois un mandat de sénateur. J'affronterai le baron Jules Adolphe Brunet, le conseiller général de Saint-Pierre-sur-Dives. C'est un bonapartiste tandis que je soutiens le régime actuel, la République. Elle garantit aussi bien les libertés que la paix, nécessaire au développement économique. D'après mes amis, mes chances d'être élu sont bonnes". 

Et ce n'est pas tout

Pour ceux qui veulent connaître la suite de l'histoire, sachez que Paul Duchesne-Fournet remporta les élections sénatoriales de 1894. Il fut même réélu largement en 1903.

Contrairement aux apparences, le boulevard Duchesne-Fournet ne rappelle pas la mémoire de Paul Duchesne-Fournet. Il renvoie à sa mère, Marie-Célinie Duchesne-Fournet, bienfaitrice de Lisieux. En 1889, cette veuve offrit une fort jolie somme à la ville dans le but d'assurer une rente viagère de 300 fr à 40 ouvriers et ouvrières, trop vieux pour continuer à travailler dans les usines Duchesne-Fournet. En 1896, le conseil municipal présidé par le maire Henry Chéron renomma le boulevard de Pont-l'Evêque en son honneur.

Cette pseudo-autobiographie m'a été inspiré par la visite organisée par Pays d'Art et d'histoire le 19 octobre 2015 "Demeures bourgeoises de Lisieux". Les commentaires de notre guide, Marguerite de Mezerac, ont alimenté ce texte.

Demeures bourgeoises boulevard Herbert-Fournet. La famille Herbet-Fournet était cousine des Duchesne-Fournet.

lundi 26 octobre 2015

Les principes du livre : j'y vois plus clair

Après mûres réflexions, je pense mieux définir comment écrire cette histoire de Lisieux. Voici les objectifs, un aperçu des thèmes étudiés et la manière de les aborder.

Objectifs du livre

  • Contribuer à ce que les Lexoviens s'approprient et aiment leur ville en dévoilant la richesse et l'ancienneté de l'histoire de Lisieux, en montrant que le passé lexovien est visible à chaque coin de rue malgré le quasi-anéantissement de 1944.
  • Faire comprendre cette histoire (contexte, recherche des causes et conséquences) et la débarrasser de certains clichés.
  • Divertir les lecteurs.


Le livre ne s'adressera pas en priorité aux spécialistes. Il devra être lisible et compréhensible même pour un public peu familier avec l'histoire.

La rue Pont-Mortain, mais où est donc le pont ?
  

Narration et style

Chaque chapitre prend pour point de départ un lieu actuel de la ville. Chaque lieu sera la porte d'entrée d'un thème ou d'une période.
Le récit sera le mode privilégié. Le livre sera illustré.

Période étudiée

Le première chapitre concernera l'oppidum du Castellier, l'agglomération gauloise bâtie à quelques kilomètres de la ville actuelle

Je ne sais pas encore à quelle date conclure cette histoire de Lisieux. La reconstruction dans les années 1950 ? La fondation de Hauteville dans les années 1960-1970 ? Aujourd'hui ? Plus la date est proche, plus je me sens ennuyé car je ne suis pas né à Lisieux et je pense donc que des Lexoviens pourraient mieux parler que moi des dernières décennies.

Le rond-point André Carles et la tour Sainte-Anne. Le nom d'un ancien maire et un vestige du Moyen Âge : l'histoire est partout à Lisieux, pour peu qu'on s'y attarde.


Des idées de chapitres 

- L'oppidum du Castellier
- La ville-sanctuaire de Saint-Désir
- Noviomagus, la ville romaine
- Lisieux sous l'occupation anglaise pendant la guerre de Cent Ans
- Les guerres de Religion
- Le dernier évêque de Lisieux sous la Révolution
- L'apogée industriel sous le Second Empire
- Pauvres et marginaux au XIXe siècle
- La transformation de Lisieux en un centre de pèlerinage
- La capitale du bois sculpté
- Le maire et ministre Henry Chéron
- La guerre
- La Reconstruction

Rien d'original pour le moment. J'essaierai de me garder d'une histoire qui ne s'intéresse qu'aux élites (évêques, maire, patronat industriel) ; j'essaierai de reconstituer le quotidien du peuple, ses mouvements de résistance face aux pouvoirs, les tensions entre groupes sociaux. Bref, éviter une histoire officielle, vue "d'en-haut".

Au total, je projette environ 20 chapitres.

J'insèrerai entre ces chapitres quelques "récréations", c'est-à-dire des anecdotes comme la fille aux aiguilles, les malheurs de l'évêque Aetharius...

Temps de travail estimé

Au moins 3 ans. Bah oui, je travaille à côté. Mais ce blog permettra de suivre l'avancée de mes recherches et de la rédaction. C'est parti pour des journées bien chargées !

J'attends vos avis ; n'oubliez pas que ce livre vous est destiné.

dimanche 11 octobre 2015

Une crosse lexovienne au musée du Louvre

Heureuse surprise lors de ma dernière visite au Louvre : parmi divers objets d'art roman, une vitrine présentait une crosse épiscopale qui a pour origine la cathédrale de Lisieux.
La crosse épiscopale de Lisieux (fin du XIIe siècle) au musée du Louvre.

Un incroyable coup de chance de l'avoir repérée parmi les dizaines de milliers d'objets exposés dans ce gigantesque musée (16 km de galeries, s'il vous plait). Sûr que je dois développer un sixième sens qui me permet de repérer le mot "Lisieux" au premier coup d’œil sur les cartels du Louvre, ces minuscules plaquettes qui servent à légender une œuvre.

Voici ce qu'écrit ce cartel :
Crosse, fin du XIIe siècle, trouvée à Saint-Pierre de Lisieux, bronze et nielle, Ancienne collection Boy, Pallambré, Bardac, Chappée. Acquisition 1955. Département des Objets d'art. 
Une légende qui laisse un peu sur sa fin : C'est quoi le nielle ? Quand la crosse a-t-elle été retrouvée ? Qu'est-ce que représente cet objet en bronze ? A qui appartenait-il ?

La dernière question semble la plus facile à répondre. La crosse est l'insigne attachée aux évêques et aux abbés. Retrouvé dans la cathédrale Saint-Pierre, l'objet conservé au Louvre appartenait certainement à un évêque de Lisieux. A moins qu'il faisait partie d'un reliquaire ou d'une statue exposée dans l'église. C'est toutefois peu probable. Il est plus tentant d'y voir un objet retrouvé dans un cercueil épiscopal. Peut-être celui de Raoul de Varneville, évêque de Lisieux jusqu'en 1193 ou de Guillaume de Rupierre, mort en 1201. Probablement pas Arnoul, le bâtisseur de la cathédrale gothique, mort en 1182. En froid avec les chanoines lexoviens, le prélat est décédé au monastère Saint-Victor de Paris. J'imagine difficilement son corps renvoyé à Lisieux.

Un chef-d’œuvre d'orfèvrerie


Le cartel parle donc d'une crosse. Je parlerai plutôt d'un crosseron (il s'agit en effet de la partie supérieure de la crosse, il manque la hampe). Bon, je chipote. La crosse ou le crosseron a une forme de spirale, de volute exactement. Au XIIe siècle, c'est classique mais auparavant les crosses pouvaient être en forme de T ou simplement recourbées comme les anciennes cannes en bois.

Pas besoin d'être docteur en histoire de l'art pour comprendre que la crosse exposée au musée du Louvre est un chef-d’œuvre. Elle est en bronze (on connait aussi des exemples luxueux en cuivre ou en ivoire). La spirale du crosseron se transforme en rinceaux. Ce motif végétal, composé de feuilles et tiges qui s'enroulent ou s'entrelacent, rappelle les enluminures des manuscrits et les chapiteaux romans. L'orfèvre s'est appliqué jusqu'à représenter avec précision des glands. A cette époque, les artistes se contentaient souvent de styliser les végétaux mais, dans le cas lexovien, aussi bien les feuilles que les fruits sont représentés avec réalisme. Avez-vous aussi remarqué les motifs géométriques qui parcourent la partie verticale ? Je pense que cette fine décoration losangée est la partie en nielle que décrivait le cartel. D'après Wiktionnaire, le nielle est en effet une "inscrustation décorative d'un sulfure d'argent noir dans les gravures d'un métal précieux".

Reste à savoir comment la crosse s'est retrouvée en main privée (les collectionneurs Boy, Pallambré, Bardac, Chappée, indiqués sur le cartel) avant d'être acquis par le musée du Louvre en 1955. Pillage ? Fouilles archéologiques ? Au XIXe et dans la première moitié du XXe siècle, des érudits locaux ne se sont pas gênés pour ouvrir des cercueils dans la cathédrale. C'est ainsi qu'on a retrouvé la tombe du plus célèbre évêque de Lisieux,  Pierre Cauchon. Sa crosse était conservée quasiment intacte à l'intérieur. On ne la vola pas, on ne la revendit pas. On la transporta au musée de Lisieux. Mais les bombardements de 1944 ont fait volé en éclat la précieuse relique. Alors qu'importe l'origine, douteuse, de la crosse du Louvre, au moins celle-ci a résisté au temps et aux accidents de l'histoire.

Voir la fiche et la photo de la crosse sur le site du musée du Louvre

PS : Après recherche, je me suis rendu compte que j'ai raté un autre objet lexovien au musée du Louvre : une statue-applique de l'époque gallo-romaine. Mon 6e sens est en rodage !

dimanche 4 octobre 2015

Du Chapeau de Vermeer à l'Histoire des grands-parents

Comment raconter l'histoire ? Comment écrire un ouvrage irréprochable d'un point de vue scientifique et qui soit en même temps agréable à lire et captivant ? Cette question me passionne. Je viens de terminer deux livres, Le Chapeau de Vermeer par Timothy Brook et L'Histoire des grands-parents que je n'ai pas eus par Ivan Jablonka. Deux brillantes sources d'inspiration pour rédiger ma propre Histoire de Lisieux. Ce ne sont pas des romans mais leur auteurs utilisent habilement des procédés d'écriture pour combiner rigueur historique et littérature. 

L'histoire des grands-parents que je n'ai pas eus, par Ivan Jablonka, 2014. 

Un livre de haut-vol (d'ailleurs récompensé par trois prix) qui arrive à concilier les contraires. Ivan Jablonka essaie de reconstituer la vie d'un jeune couple de Polonais juifs, émigrés en France puis déportés à Auschwitz-Birkenau. Un véritable défi d'écriture parce que ce sont des petits gens, des "invisibles". L'auteur doit mobiliser ses compétences d'historien : exploration et analyse des archives, recueil de témoignages oraux ou écrits, déplacements sur les lieux... Mais les deux personnes qu'il étudie ne sont pas n'importe qui : ce sont ses grands-parents, Matès et Idesa Jablonka. D'où un ouvrage particulier. Le discours méthodique, rigoureux, distancié de l'historien se confond avec un récit personnel, celui d'un petit-fils de déporté, dans lequel le "je" et l'émotion ne sont pas, pour une fois, proscrits. Mélange rare d'un livre scientifique et d'une égo-histoire.

Dans l'objectif de mon propre projet, je retire de cette lecture deux procédés littéraires intéressants :
- l'auteur s'implique. Ce n'est pas un livre froid, désincarné. Il fait part de son excitation à la découverte d'un document qui parle enfin de son grand-père ; il révèle sa frustration quand il interroge en vain une femme qui a probablement connu ses grands-parents mais dont la sénilité rend incapable de témoigner.
- le livre se rapproche des romans policiers. Ivan Jablonka nous emmène dans son enquête dont l'objectif n'est pas de retrouver un meurtrier mais de chercher la moindre trace de vie laissée par deux disparus. Au départ, l'historien ne dispose que des maigres souvenirs de son père, de quelques lettres et d'un passeport. La persévérance d'Ivan Jablonka, sa maîtrise des archives lui permettent de reconstituer l'itinéraire funeste de ses grands-parents. Cette quête est passionnante, en plus d'être poignante.

Le chapeau de Vermeer, par Timothy Brook, 2012. 

Cet historien canadien réussit un tour de force : nous intéresser aux débuts de la mondialisation au XVIIe siècle. Sa tactique : partir notamment de six tableaux de Vermeer et raconter l'histoire d'un objet qu'il a pioché dans la peinture. Un chapeau de fourrure, une jatte de fruit en porcelaine, quelques monnaies en argent..., les objets sont des "portes à ouvrir" qui nous font "pénétrer dans des couloirs menant à des découvertes sur le monde du XVIIe siècle". Nous voilà donc partis pour des voyages fascinants en Hollande, en Chine, en Amérique du Sud, sur les océans il y a plus de 300 ans...  Dépaysement assuré.

Qu'en retenir pour mon Histoire de Lisieux ?
- J'aime cette métaphore de la porte : introduire chaque chapitre par un objet, une œuvre d'art pour faire entrer le lecteur dans une époque. Je peux compter sur les collections du musée d'art et d'histoire de Lisieux pour trouver les ouvertures.
- On peut arriver à parler de faits complexes et spécialisés (en l'occurrence l'économie au XVIIe siècle dans Le Chapeau de Vermeer) sans être ennuyeux et incompréhensible. Timothy Brook sait "monter le niveau" sans perdre son lecteur. Il cale de nombreux récits passionnants et pertinents, évite le jargon et les théories qui n'intéressent que les spécialistes. Enfin, il essaie constamment d'être concret.
- un livre d'histoire n'est pas un seulement un récit des événements qui se sont passés. C'est aussi une plongée dans une culture étrangère à nos yeux du XXIe siècle. A Lisieux, au XVIIe siècle, ou à une autre époque, on naît, on meurt, on s'habille, on se déplace, on travaille, on pense, on s'amuse d'une façon qui n'a rien à voir avec la nôtre. A moi de ressusciter cet "exotisme".

Les historiens Ivan Jablonka et Timothy Brooke renouvellent, chacun à leur manière, l'écriture de l'histoire. Je vous invite à lire leur livre. De mon côté, j'espère qu'ils m'accompagneront inconsciemment dans mon travail.