dimanche 5 juin 2016

Témoignage sur Lisieux pendant la Première Guerre mondiale

Jean Gaument, professeur au lycée Gambier, a tenu un journal de guerre de 1914 à 1918. Ce manuscrit, actuellement analysé par des lycéens normands, est une source inédite et rare sur Lisieux.


Portrait de Jean Gaument par Marie Ritleng (vers 1920). Cliquez sur l'image pour l'agrandir

Le vendredi 20 mai, Nathalie Verstraete, professeur d’histoire-géographie à Pont-Audemer, présentait devant la Société historique de Lisieux le travail qu’elle conduit depuis deux ans avec sa classe sur le journal de Jean Gaument. Le manuscrit, déposé à la Bibliothèque municipale de Rouen, a été proposé à différents lycées pour être transcrit puis analysé. Un projet pédagogique à mes yeux méritoire. D’un côté, la bibliothèque met en valeur un élément de son fonds patrimonial, qui aurait pu dormir éternellement dans leur réserve ; de l’autre, des adolescents s’initient à la recherche historique en décryptant les écrits d’un contemporain de la Première Guerre mondiale.


Les Lexoviens tirent profit de ce partenariat puisque Jean Gaument (1879-1931), en tant que professeur de français au lycée Gambier, parle beaucoup de Lisieux. De santé fragile et donc réformé, cet homme vit toute la Grande Guerre à l’arrière. De 1914 à 1916, date de son départ pour Elbeuf, il couche sur papier ses impressions sur le conflit, mais aussi sur les Lexoviens.

Selon ses mots, Lisieux est « une petite ville proche et loin du front à la fois ». Même si les combats font rage à plus de 150 km, la population lexovienne n’échappe pas à leurs ravages. De sa fenêtre, Jean Gaument voit arriver des trains de blessés qui seront répartis vers les hôpitaux de la Côte fleurie ou installé à Lisieux même. Un hôpital militaire s’installe en effet dans les locaux de la communauté de la Providence, rue du docteur Degrenne. Tous les matins, le régiment d’infanterie du 119e sort de la caserne Delaunay et descend au pas la rue Henry-Chéron. En plus des blessés qui reviennent du front et des soldats qui vont bientôt y partir, Lisieux accueille des réfugiés. Notamment des Belges fuyant leur pays envahi par l’armée du Reich. La femme de Jean Gaument se dévoue pour ces malheureux. Engagée dans la Croix rouge, elle frappe ou sonne aux portes des Lexoviens afin de recueillir leurs dons de vêtements.

Le journal de guerre de Jean Gaument, présenté de manière interactive grâce au logiciel DocExplore. A gauche, le feuillet, à droite la transcription. Cliquez sur l'image pour l'agrandir
Pendant ce temps, Jean Gaument s’interroge, tiraillé entre son pacifisme et son patriotisme, soulagé d’échapper à la boucherie des tranchées, mais mal à aise sous le regard suspicieux des Lexoviens. Pourquoi cet homme de 35 ans ne combat-il pas sur le front ? Alors, dès la sortie du lycée, l’embusqué Gaument presse le pas pour se réfugier chez lui où il livre ses pensées sur des feuillets. Il y fustige l’incorrection des soldats stationnés dans la ville — certains déambulent ivres le soir. Il relève les non-dits et les discours faussement optimistes de la propagande officielle. Ses voisins le dégoûtent, parce qu’ils se plaignent de manquer de charbon alors que la jeunesse de France sacrifie sa vie sur le champ de bataille.

Ce journal critique, Jean Gaument n’envisageait probablement pas de le publier. Pourtant, une fois leur analyse complète par les lycéens normands, les 878 feuillets manuscrits devraient devenir un livre. Cent ans exactement après la rédaction de ses dernières lignes.

dimanche 22 mai 2016

Bilan des sondages archéologiques sous la place de la République

Les résultats du diagnostic archéologique opéré à l’automne 2015 viennent d'être publiés. Enfin. Les archéologues Pierre Chevet et Didier Paillard confirment ce que beaucoup pensaient déjà avant les premiers coups de pelleteuse : sous le bitume de la place de la République, se cachent des vestiges anciens et précieux pour connaître l’histoire de la ville. 

Le bilan du diagnostic archéologique est à lire
dans le bulletin de la Société historique de Lisieux.
Rappelons que ce diagnostic est une opération préalable à la construction d’un cinéma multiplexe sur ce secteur. Il vise à déterminer à l’aide de sondages le potentiel archéologique du site. En cas de découvertes importantes, l’aménageur est tenu de financer une fouille de sauvetage avant l’édification du bâtiment.

Le dernier bulletin de la Société historique de Lisieux publie l’article de Pierre Chevet, responsable du diagnostic, et de Didier Paillard, auteur d’autres fouilles sur la ville.

Fin octobre début novembre 2015, Pierre Chevet a opéré quatre sondages sur le secteur sud de la place de la République. Le sondage n° 2, situé près du salon de coiffure, s’est révélé le plus intéressant. L’archéologue a atteint le sol géologique après avoir creusé jusqu’à quatre mètres de profondeur ! Sous nos pieds dorment des siècles d’histoire. À ce niveau, la nappe phréatique inonde le trou. Ce qui est une mauvaise et une bonne nouvelle. La mauvaise, c’est la difficulté de fouiller dans ces conditions. La bonne, c’est que la forte humidité de la terre garantit une conservation des objets en matière organique (bois, cuir) contenus à l’intérieur. Pour preuve, les deux éléments retrouvés en bon état : une semelle de chaussure cloutée et une sorte de poinçon qui pourrait avoir servi à percer du cuir.

Ces objets et la couche qui les renfermait pourraient appartenir au début de notre ère. Autrement dit, le sondage a permis de remonter quasiment aux origines de la ville. En effet, Lisieux (alors appelée Noviomagus) est une création romaine probablement de l’époque augustéenne (autour de la naissance du Christ).

Au-dessus de ce niveau primitif, des vestiges gallo-romains plus récents ont été mis au jour. Il appartiendrait à un ensemble de maisons urbaines. Le quartier était donc résidentiel à la fin du Ier et au IIe siècle. À noter que l’archéologue Pierre Chevet a eu la surprise de découvrir un aqueduc souterrain encore en fonctionnement : l’eau circulait à l’intérieur.

Extrait de l'article de Pierre Chevet et Didier Paillard (cliquez sur l'image pour l'agrandir)
Le sondage atteste de l’existence d’une place (l’ancêtre de la place de la République), dès la fin du XVe ou au début XVIe siècle. Étrangement, le diagnostic n’a pas révélé de niveaux médiévaux. Deux explications : soit ils ont été détruits, soit le secteur était totalement inhabité au Moyen Âge.

En résumé, les auteurs confirment « un très fort potentiel archéologique et [...] une opportunité rare de mettre au jour un ensemble de vestiges rarement conservés, à même d’illustrer des pans importants et généralement méconnus des activités qui se pratiquaient dans les agglomérations antiques des débuts de notre ère ». La balle est maintenant dans le camp de l’investisseur, Jean-Fabrice Reynaud, qui confirmera ou non son intention de bâtir à cet emplacement, malgré le surcoût et le retard que provoqueront les fouilles à son projet. 

mercredi 20 avril 2016

La cathédrale, si gothique !

Contemporaine de Notre-Dame de Paris, Saint-Pierre de Lisieux constitue l'une des premières expériences d'architecture gothique en Normandie.

Je viens de terminer un article de Jean Wirth, historien de l'art, sur la révolution gothique. Dix pages stimulantes quand on l'applique à la cathédrale Saint-Pierre de Lisieux. Si notre ville n'accueille probablement pas le plus bel édifice gothique de Normandie, elle peut se vanter d'avoir l'un des plus anciens. L'architecture gothique naît dans les années 1135-1145 dans le cœur du Bassin parisien puis se diffuse dans les régions voisines. L'évêque de Lisieux Arnoul est séduit par la silhouette que donne le nouveau style et l'applique à sa cathédrale qu'il projette justement de reconstruire. Les travaux commencent à une date incertaine, entre 1150 et 1170.

Transept et chœur de la cathédrale. Pas d'audace architecturale à Lisieux telle que rosaces, voûtes aériennes et baies larges. L'image s'agrandit en cliquant dessus.


lundi 21 mars 2016

La capitale puante au bois sculpté

Outre les morts et les blessés, il est courant de regretter la perte patrimoniale subie par Lisieux après les bombardements de 1944. Dans l'incendie, disparurent la plupart de ses vénérables maisons à colombages. Quelques-uns n'y ont toutefois pas vu une mauvaise chose.

Dans les années 1920, les cachets de la poste présentaient Lisieux comme "la capitale du bois sculpté" en référence à ses façades de pans de bois ouvragés. Qui n'a pas vu ces cartes postales anciennes ou ces affiches de la rue aux Fèvres, l'image d'Epinal de la rue médiévale ? Les façades à colombages surplombaient les passants.
Affiche touristique réalisée par Jean-Charles Contel en 1923 (Gallica/BNF)

Certains goûtaient assez peu ce pittoresque, comme ce guide publié en 1835 et pourtant nommé La France Pittoresque :
[Hormis la rue principale], les autres rues sont étroites ou tortueuses, formées de maisons hautes, la plupart bâties en bois, vieilles et tristes.

Mais la critique la plus virulente provient peut-être d'un Lexovien, Georges Duval, l'architecte de Hauteville :

[Avant-guerre], capitale du bois sculpté, Lisieux vit sur sa réputation de ville d'art que beaucoup visitent et admirent sans en soupçonner la misère. Je me souviens des réactions d'Octave Mirbeau : "je n'aime plus les vieilles villes, ni les vieux quartiers puants des vieilles villes, ni les vieilles ruelles obscures qui dégringolent les unes dans les autres, ni les vieux pignons gothiques où s'exerce l'érudition hebdomadaire des sociétés d'art départementales qui, le dimanche, s'en vont grattant et regrattant les portes jadis sculptées". C'était cela Lisieux et je me souviens du spectacle puant et désolant de ses rues - la rue Pont-Mortain notamment - au moment du curage des cours d'eau en automne (Georges Duval, "Cinquante ans d'urbanisme et d'architecture 1930-1980", Art de Basse-Normandie, n°89-90-91, 1984).
Vieilles maisons à Lisieux  (Revue du Touring-Club de France - 1924)
On se doute qu'un architecte moderne comme Georges Duval puisse difficilement apprécier le cachet médiéval de sa ville de naissance et finalement se féliciter que ce fatras ait disparu. Au-delà de son parti-pris, son témoignage a le mérite de donner une image plus réelle et moins touristique de la Lisieux avant-guerre. Deux cours d'eau traversaient en effet le centre-ville : le canal de la ville et le ruisseau des tanneurs étaient considérés comme des égouts à ciel ouvert. La Reconstruction les a éliminés.

Prolongeons la réflexion. Si les touristes et les amateurs d'art pouvaient se délecter des sculptures des façades, qu'en était-il des habitants ? Les maisons devaient être sombres et peu confortables.

Pire, au XIXe siècle, quand des épidémies de choléra ou de typhoïde tuaient par centaines, ces quartiers anciens étaient probablement pointés du doigt par les autorités municipales comme des îlots d'insalubrité. Ils ont lu ou entendu les hygiénistes de l'époque qui prônaient l'élargissement des rues afin que l'air y circula davantage et que la lumière y parvint. Ils considéraient que des eaux presque stagnantes comme celles du canal de la ville et du ruisseau des tanneurs entretenaient un air vicié qui favorisait le développement des miasmes à la source des maladies. A leurs yeux, les rues "médiévales" de Lisieux ne sont pas saines. A contrario de la flatteuse image touristique, la capitale du bois sculpté était-elle aussi une ville mortifère ?

mardi 23 février 2016

Lisieux au XIXe siècle : les maires et la mortalité

Il y a  plusieurs angles pour aborder l'histoire de Lisieux au XIXe siècle : on peut parler de l'industrialisation, de la modernisation (arrivée du chemin de fer, du gaz de ville puis de l'électricité...), des turbulences de la vie politique mais ma récente lecture d'un livre La ville contemporaine jusqu'à la Seconde Guerre mondiale suggère des thèmes moins communs.

Lisieux ville mortifère ?

Vous connaissez le slogan actuelle de la ville de Lisieux ? "Une ville à vivre". Au XIXe siècle était-elle une ville à mourir ? A cette époque, les populations urbaines étaient frappées par des maladies particulières, notamment le choléra mais aussi la tuberculose, la typhoïde, la grippe... Des épidémies d'autant plus effrayantes que l'on n'avait à l'époque aucun moyen de les guérir. A Rouen, dans les années 1870, quatre enfants sur 10 n'atteignaient pas l'âge d'un an. Je reste stupéfait par un tel chiffre.

L'impératrice Eugénie visite les cholériques de l'hôtel-dieu de Paris (Paul Félix Guéry, Château de Compiègne)


Quelle était la situation à Lisieux ? Entre 1800 et 1850, la ville gagne assez peu d'habitants (de 10000 à 11 754 habitants, selon Wikipedia). Est-ce à cause d'une trop forte mortalité ? La cité n'échappe pas aux épidémies. En 1824, le choléra fait 317 morts. Dans les années 1860-1870, la Révolution industrielle touche Lisieux ; les industries s'élèvent ; hommes, femmes, enfants deviennent ouvriers. Tout de suite, viennent à l'esprit les images de Germinal : misère, hygiène déplorable, logement insalubre, alcoolisme. La mortalité s'en est-elle ressentie ?

Des maires de second plan

Au XIXe siècle, être maire d'une ville était un poste ingrat, encore davantage qu'aujourd'hui. La première autorité de la ville n'était pas élue mais nommée par le pouvoir (roi, empereur). Le préfet ou le sous-préfet surveillaient ses actes. Le maire ne touchait pas d'indemnité. C'était donc un poste bénévole. Si bien que les candidats à la mairie ne se bousculaient pas. Les personnalités locales préféraient devenir député et laissaient l'écharpe bleu-blanc-rouge à des seconds couteaux.

Caricature de François Guizot, par Daumier
(musée d'Orsay, 1833)
L'exemple lexovien semble le prouver. François Guizot, la grande personnalité locale, ministre à plusieurs reprises du roi Louis-Philippe, ne fut jamais maire. Les industriels du textile, grandes figures lexoviennes du XIXe siècle, bridèrent rarement la fonction. Jean-Lambert Fournet, propriétaire de l'établissement d'Orival (site de l'ancienne usine Wonder) fut nommé en 1847 dans des circonstances tendues : les ouvriers s'étaient révoltés contre la cherté du pain ; le précédent maire Adrien Formeville avait démissionné. Jean Lambert Fournet ne reste qu'un an. Il faut attendre plus de trente ans pour voir un autre industriel à l'hôtel de ville, Théodore Peulevey (1881-1894).

Et Henry Chéron ? Élu maire en 1894, voilà enfin une forte personnalité à la tête de la ville mais son exemple n'est pas convainquant car son ascension est postérieure à son mandat local. Dès qu'il accède à des responsabilités politiques nationales, en 1906, il renonce à la mairie. Il revient toutefois dans sa ville, à la fin de sa carrière mais c'est une autre époque. 

mardi 2 février 2016

La tour Saint-Anne est à vendre

Cette mise en vente d'un élément du patrimoine lexovien est l'occasion de revenir sur les fortifications de la ville de Lisieux, construites à la fin du Moyen Âge. Car la tour Sainte-Anne en est le vestige le plus visible.

La tour Sainte-Anne se situe au niveau du rond-point André Carles (combien de Lexoviens savent le nom de ce rond-point ?). Si vous préférez, elle se trouve à quelques pas du commissariat. Pour "raison personnelle", son propriétaire a décidé de vendre ce rare vestige de l'ancienne muraille qui protégeait Lisieux du XVe au XVIIIe siècle. A cette occasion, une journaliste du Pays d'Auge m'a interviewé au téléphone pour que je lui donne quelques informations historiques. L'article est paru le 29 janvier 2016 (en voici une version partielle sans mon intervention qui se trouvait dans un encadré, non reproduit ici).
La tour Sainte-Anne est en pierre ; le dernier étage, ajouté au XVIIe, est en colombages
 J'ai décidé de revenir sur ce fait car l'article comporte plusieurs erreurs dont la responsabilité me revient en partie. Je remets donc les choses au clair et à l'endroit.

Un chantier financé par les Lexoviens, sous l’œil des Anglais


Oui, la fortification remonte au XVe siècle, à l'époque de la guerre de Cent Ans entre Anglais et Français. Lisieux était alors une cité quasiment sans défense. Il y a avait bien un "Fort l'Evêque" mais il ne protégeait que la cathédrale et le manoir épiscopal.

Contrairement à ce que j'ai affirmé dans l'article, le roi d'Angleterre Edouard III n'a pas incendié la ville en 1346. Il l'a évité. Quoi qu'il en soit, la guerre contre l'Angleterre et les conflits internes au royaume rendaient nécessaires la construction d'une fortification qui protégerait les Lexoviens contre les soldats ou les brigands.

La chantier a commencé à une date incertaine. En tout cas, en 1407, l'évêque Guillaume d'Estouteville avait décidé sa construction. Quand les Anglais débarquent à Touques et s'emparent de toute la Normandie en 1417-1419, la muraille n'était qu'"ébauchée" selon l'historien François Neveux. Les travaux se prolongent donc pendant l'occupation anglaise. Mais, toujours contrairement à ce qui est dit dans l'article, les Anglais ne financent pas l'édification. Ce sont les Lexoviens qui sont taxés. Bien que les travaux avancent vite pendant l'occupation anglaise, ils ne sont pas terminés lorsque l'armée du roi de France Charles VII arrive devant Lisieux pour reprendre la ville en 1449. De toute façon, l'évêque, Thomas Basin, ne compte pas résister : il négocie la reddition de la ville à bon compte.

La fortification est probablement bouclée avant la fin du XVe siècle. La tour Sainte-Anne date sûrement de ce siècle. La journaliste du Pays d'Auge indique que c'est une porte. Non, c'est simplement une des tours qui flanquaient à intervalle régulier les remparts. Les portes, au nombre de 4 (et non 11), se trouvaient ailleurs. Le tracé des murailles, plus exactement le tracé des fossés, reproduit grosso modo la ceinture de boulevards qui entoure aujourd'hui le centre-ville (boulevard Jeanne d'Arc, boulevard Saint-Anne, boulevard Carnot, et le bien nommé quai des remparts).


Plan approximatif des remparts. Voir en plein écran

Lisieux se libère de ses fortifications


A la lecture de l'article, je constate que je me suis fait mal comprendre sur la disparition de cette fortification. Le sujet est, je le concède, difficile pour une journaliste qui travaille depuis peu à Lisieux. J'aurais dû être plus clair ou répéter. Nommé à Lisieux en 1676, l'évêque Léonor II de Matignon fait donner les premiers coups de pioche. Il a besoin d'agrandir ses jardins - l'actuel jardin public en est une relique - et le rempart lui bouche la perspective de son palais. Les habitants se plaignent de cette brèche dans le dispositif de fortification puis, ils s'en accommodent. En effet, le spectre des invasions anglaises s'évanouit. La guerre se fait désormais aux frontières du royaume de France. Ça fait plusieurs générations que les Lexoviens n'ont pas entendu le moindre coup de canon ennemi. De plus ce rempart corsète le développement démographique et économique de Lisieux. Bref, il gêne et ne sert plus à grand chose. Le démantèlement des remparts et le remplissage des fossés commencent avant la Révolution. Je pense, à vérifier, qu'en 1820, il ne reste presque plus de tours et de murs (voir ce plan sur la site de la bibliothèque électronique de Lisieux). Aujourd'hui, à ma connaissance, subsistent la tour Sainte-Anne, la tour Lambert (quai des remparts) et des éléments de la porte de Caen (au bas de la rue Henry Chéron).

Voici ce que j'aurais aimé dire au téléphone à la presse. Merci à la journaliste du Pays d'Auge, Aurore Coué, de m'avoir interrogé sur le sujet en dépit de nos incompréhensions et de mes erreurs. Le sujet me passionne. D'ailleurs un chapitre de mon livre sera consacré aux fortifications de Lisieux et à l'occupation anglaise mais il n'est pas encore rédigé.




mercredi 27 janvier 2016

De l'art et des armes : l'œuvre d'un Lexovien à Paris

Cet été, j'ai visite le musée de l'armée aux Invalides. La première salle du musée de l'Armée expose à foison des armures et des armes à feu. Trop peut-être. Alors que je traverse la salle d'un œil ennuyé, mon intérêt est réveillé par le cartel d'une vitrine. A l'intérieur, se trouve une arquebuse signée Marin Le Bourgeoys. C'est un Lexovien, mort en 1634, autrefois réputé pour ses talents d'armurier. A quelques mètres, une autre surprise m'attend. Un tableau montrant Henri IV à cheval est signé du même Marin Le Bourgeoys. A la fois fabriquant d'armes et peintre, voilà un bien curieux personnage dont l’œuvre mérite d'être approfondie.

Deux fusils conservés au Musée de l'Armée, signés Marin Bourgeois

Le fabriquant d'armes


Médaille représentant Marin Le Bourgeoys (1633),
Bibliothèque Nationale
Né à Lisieux avant le déclenchement des guerres de religion, Marin Le Bourgeoys (nommé aussi Marin Bourgeois) cumule en fait les compétences les plus diverses : en plus de manier le pinceau et de composer des armes, il est luthier, sculpteur, fabriquant de globes terrestres et célestes. Si magicien de ses doigts qu'il est capable de comprendre le fonctionnement de n'importe quel objet mécanique qu'on lui présente sans besoin d'explication.

Le musée de l'Armée conserve quelques armes fabriquées par Marin Bourgeois ou son atelier (il travaille avec ses frères Jean et Pierre). Sa carrière débute au XVIe siècle, à une époque où se répandent les armes à feu portative sur les champs de bataille. Les arcs et les arbalètes sont rangés au placard. Les arquebuses, les mousquets, les fusils sont plus efficaces : ils transpercent les armures et requièrent un entraînement plus court que celui d'un archer. Par contre, ces armes bruyantes pêchent encore par leur lamentable cadence de tir (une balle toutes les deux minutes) et par leur fonctionnement aléatoire. L'inventeur Marin Bourgeois contribue à diminuer les ratés en mettant au point un nouveau mécanisme de mise à feu : la platine à silex. L'explication est un peu technique mais ne manque pas d'intérêt :
Sur le chien (rep.1) était fixé un morceau de silex (chaque pierre durait une quarantaine de coups). Lors de la pression sur la détente, le silex heurtait fortement la lamelle de fer (rep.2) (appelée batterie) à la surface rugueuse et provoquait une forte étincelle. En se soulevant, la batterie découvrait le bassinet (rep.4) qui renfermait la poudre d'allumage. Un petit trou, appelé lumière, reliant le bassinet au canon permettait d'enflammer la poudre de tir (art. Platine à silex sur Wikipedia).

Platine à silex :1=chien porte-silex ; 2=batterie ; 3=couvre-bassinet ; 4=bassinet. (Nerjip sur Wikipedia)
Le système est plus fiable que l'ancienne mèche. L'invention du génial Lexovien se diffusera à toutes les armées d'Europe et son principe d'allumage au silex, amélioré constamment, restera la norme des armes à feu jusqu'à Waterloo.

Toutefois, les armes de l'atelier Bourgeois exposées aux Invalides n'étaient pas destinées au champ de bataille. Un coup d’œil sur le chien sculpté en forme de dragon, les plaques de fer finement sculptées, la crosse damasquinée, autant d'indices qui attestent plus d'une œuvre d'art que d'un instrument de guerre. Elles ont probablement appartenu à Louis XIII, grand collectionneur. Si ces arquebuses ont tué, ce ne fut pas sur un champ de bataille mais plutôt en forêt, le roi se passionnant pour la chasse.

Le peintre d'Henri IV


L'intérêt artistique de ces armes réduit la distance avec la seconde œuvre attribuée à Marin Bourgeois dans cette même salle du musée de l'Armée. Le portrait équestre de Henri IV, père de Louis XIII, est longtemps resté anonyme avant qu'une restauration ne révèle la signature du peintre. Le roi, portant une armure noire, se tient devant les opérations d'un siège militaire. Dieu sait qu'Henri IV a du batailler pour conquérir sa couronne. Il a du assiéger Lisieux aux mains des Ligueurs, des catholiques qui refusaient d'avoir un souverain protestant. Est-ce Lisieux en arrière plan ? Peu de chance, Henri IV a assiégé bien d'autres places et des plus importantes. L'année de son sacre, en 1594, le roi nomma Marin Bourgeois comme son peintre et valet de chambre. En 1608, le Lexovien reçut le privilège d'être logé au palais du Louvre.

D'après une estimation faite en 2010, le tableau vaudrait entre 120 000 € et 150 000 €. Un prix considérable qui se justifie en partie par le fait que seuls deux tableaux de Marin Bourgeois subsistent au monde. Celui exposé au musée de l'Armée et un fragment de toile représentant une femme casquée. Et cette dernière œuvre est conservée dans sa ville natale, au musée d'art et d'histoire de Lisieux...

En savoir plus :